Les chapitres : 
* La première rupture - Entre doute et certitude
* La deuxième rupture -
Berlin 22 octobre 1948 - Retour à Berlin
* Les affaires sont les affaires - Une saga américaine - Le fils à papa
* Georges W Bush ou me retour à l'ère Reagan  -- collusion & secret

* Pouvoirs et contre-pouvoirs, Bush junior, L'argent du pétrole
* La réussite par le sport, Du bon usage de la démocratie, Mystérieux Texas, Du Connecticut au Texas
* Les vertus politiques du base-ball -- La boucle est bouclée


 La première rupture - Entre doute et certitude

« J’ai trop douté pour avoir encore des certitudes. » John Dupped

Ceci n’a rien d’un acte de contrition, pas davantage une vengeance rancie par le temps mais plutôt un témoignage, la preuve que je ne suis pas dupe du rôle que j’ai joué, même si pendant trop longtemps j’ai consenti, j’en ai été le complice consentant. L’apanage de l’âge, c’est la liberté comme ultime reconnaissance. Et je dois avoir atteint cet âge, celui d’hommes qui deviennent indifférents à toute pression, d’hommes sans attentes particulières, sans volonté dominatrice ; ce sont les plus dangereux. Tour au long de ma carrière, militaire puis agent spécial de la CIA, j’ai côtoyé bien des individus qui, même dans la plus extrême détresse, étaient encore animés d’une flammèche d’espoir ; contre toute vraisemblance, contre toute logique.

Le tréfonds de l’humain doit encore receler, chevillé au corps, une idée du miracle toujours possible, miracle païen de l’instinct, que rien n’est jamais joué jusqu’au bout dans le grand bastringue de la loterie universelle. Avec le temps, on ne peut plus fuir dans la comédie des postures et la vanité des actes du quotidien.

Ainsi commence ce récit, réflexion sur le parcours intime d’un homme, qui se demande pourquoi cette disposition, attitude ancrée, chevillée au corps contre toute raison. Il en parle en connaissance de cause –seule l’expérience l’intéresse- en toute liberté, sachant qu’il a trop longtemps grossi les rangs du peuple naïf, confiant en ses dirigeants. Il fonctionne à l’honnêteté, à la morale, à l’amour de la patrie, la sacralisation des valeurs que son milieu lui a inculquées. Certitudes initiales face aux réalités. C’est ce qu’il appelle « son carburant moral », symbole de « l’American way of life » dans toute la splendeur de l’Amérique profonde.

En fait, son "noyau dur"» est toujours là, bien ancré aux tréfonds de ses doutes, il croit aux vertus des principes qu’il a reçus même s’il est devenu avec le temps plus tolérant, prenant peu à peu du champ face au quotidien. Le temps dit-il pudiquement, lui a donné de la distance. Il parle peu de l’écart grandissant entre ses principes et une réalité qu’il a eu de plus en plus de mal à supporter et qui expliquent largement les raisons de ce récit, le désir pressant de s’expliquer sans chercher d’obscures justifications. Une présentation à son image, allant à l’essentiel, sans fioritures.

Je m’appelle John Dupped, nom assez commun dans l’Amérique traditionnelle où je suis né, à Wichita une ville du Kansas qui vit de la construction aéronautique. Quand Boeing prend froid, Wichita tousse et toute la ville a la fièvre ; il nous est même arrivé de grelotter. Pour nous, un "nous" d’appartenance encore profond, pour nous la guerre c’est la croissance et le plein emploi. N’y voyez nul cynisme, simplement le constat de notre dépendance à une mono industrie, mais évoquer la question en ces termes est tabou là-bas à Wichita. La ville s’est beaucoup développée pendant la guerre du Vietnam, le complexe sportif et le parc d’agrément datent de cette époque. Depuis, elle vivote, suscitant la nostalgie des temps bénis d’essor économique, enflant les ressentiments.

Je n’y suis plus retourné depuis longtemps, quelques raids éclairs pour raisons familiales, juste une semaine de vacances en 1976. C’est tout. Contrairement à mon frère Edward, je n’ai pas la fibre accrochée au terroir. « Il a fait sa vie ailleurs » explique mon frère d’un geste évasif,  sans autre commentaire. Sans doute, les circonstances qui m’ont poussé à partir, l’éloignement prolongé qui m’a coupé des miens, de mes amis d’enfance, ce qui était mon univers, ont modifié ma vision, mon rapport aux valeurs dont je suis dépositaire.

Entre nous, le dialogue est devenu difficile, de plus en plus improbable.  Tout ça m’attriste beaucoup mais qu’y faire. Pour moi, l’avenir fut "Les Marines", changer d’air et d’horizon, me confronter à d’autres milieux. J’y rencontrai effectivement des gens venus d’horizons différents, des banlieues, des grandes cités de la côte Est, Baltimore et Philadelphie.

Des mondes si différents à faire cohabiter pour renter de trouver une espèce de point d’équilibre. Des gens qui passent pour des types pas vraiment bien à Wichita. Des étrangers aux mœurs si différentes, bizarres, qui ne s’acclimatent pas vraiment à leur façon de vivre. Les phases d’initiation passent toujours par des moments improbables, quand on coupe des liens et les greffes ne prennent pas forcément. Je m’en suis plutôt bien accommodé ; comme j’ai pu selon les époques, avec des hauts et pas mal de bas. Carapace quand l’épiderme épaissit peu à peu.

Baptême du feu mémorable dans le bourbier du débarquement de Normandie. Bonjour la France. Il ne s’attarde pas sur son parcours militaire où il fera ensuite la campagne de France jusqu’à la bataille d’Alsace dans les tout derniers jours de 1944. Il ne connut de la campagne française que la guérilla du bocage, des villes disparues, évaporées dans les bombardements, la chasse aux embusqués, aux batteries allemandes dans la ville de Bayeux, qui n’était plus une ville.

Complicité avec son ami Frederik Conoly errant sans un mot dans les travées infâmes de la ville de Caen –ou ce qu’il en restait- aux relents écœurants, paysage lunaire pulvérisé par une espèce de terrible tremblement de terre. Il le retrace très bien d’un style net et concis, sans digressions. De quoi changer un homme qui n’aurait jamais imaginé être un jour confronté à une vision de l’enfer.

À l’époque, chargé de repérer tous les gravats et squelettes d’immeubles encore debout, les poches de résistance ennemies, il n’avait ni le temps ni l’envie de s’appesantir sur les événements qu’il traversait alors comme un zombie. Interdit de passer par Paris, gros regret sur le moment, c’était paraît-il le problème des Français qui voulaient absolument être les premiers à aller sabler le champagne sous l’Arc de triomphe. Avec les colonnes américaines, il passa en trombe au nord de la capitale pour opérer leur jonction avec les forces alliées qui remontaient la vallée du Rhône et foncer sur l’Allemagne.
C’est alors que se produisit la première fracture.

Pas une fracture de l’épaule ou de la jambe, non, quoique en temps de guerre ce soit un moindre mal, plutôt une rupture quand l’air du temps ne colle plus aux mentalités, quand la réalité rabote les convictions. Et ses convictions de jeune américain imbu de la supériorité de ses institutions et de ses convictions morales, furent soumises à rude épreuve. En temps de guerre surtout, ce n’est pas le moment de se poser des questions, mais quand même il se demandait dans son for intérieur –car pas question de s’épancher  sur l’épaule d’un ami ou dans les lettres envoyées à la famille- en quoi consistaient ces fameuses « nécessités stratégiques » qui noyaient les attaques sous un déluge de feu ou obligeaient à écraser sous les bombes des villes comme Hambourg ou Dresde pour les réduire en cendres.

On dérivait vers une guerre de la terreur dont les japonais avaient montré l’exemple dans le Pacifique et qui culminerait à Hiroshima. Avec Frererik Conoly, le soir venu, dans un calme relatif que les grondements de la guerre menaçaient constamment, ils fumaient en évoquant leur pays, le New-York de leur jeunesse et la vie à Greenwitch Village. John revoyait l’épopée western dans son Kansas natal, fief républicain ancré dans ses valeurs d’origine et Frederik, les grandioses étendues montagneuses du Montana et de Wyoming.

Leur esprit errait ainsi souvent le soir très loin de la guerre et des tourments de l’Europe, dans les tendres anecdotes d’une jeunesse insouciante. Mais en un sens, et malgrécette première fracture, la guerre, ils vivaient leur guerre comme une épopée malgré leur découverte de la réalité dans toute son horreur.

Le cauchemar me rejoignit vraiment en juin 1945 à Buchenwald, face à l’indicible, des images qui m’ont souvent  hanté depuis, qui m’ont poursuivi jusque derrière mon bureau de Washington, cherchant vainement à comprendre ce qui me crevait les yeux depuis longtemps. Il fallut d’abord me défaire des idées que je portais depuis l’enfance, tellement évidentes, naturelles qu’elles me paraissaient universelles, les seules possibles, sur lesquelles je réglais ma conduite comme sur les préceptes de la Bible.

Elles m’aveuglaient plus sûrement qu’une vérité révélée et il fallut cette Allemagne des camps, le traumatisme de Buchenwald pour que j’en fusse vraiment conscient. Bien des années après, j’ai revu Caen et Le Havre dont l’architecture tirée au cordeau me rappelait  le charme désuet de certains quartiers américains, sans parvenir à faire le lien entre les images du passé et ces villes champignon, symboles d’un nouvel urbanisme.

Avec mon ami Frederik Colony, le fidèle des fidèles avec qui je fis toute la guerre en Europe et que je retrouvai plus tard à Washington, on se regardait sans échanger un mot, errant dans des travées infâmes aux relents écœurants, parfois pestilentiels, qui frappaient l’imagination et suscitaient des images insoutenables qui nous poursuivaient des nuits entières. De quoi changer un homme, surtout un homme comme moi, élevé dans le respect des traditions et de la Bible, prêt  à aider son prochain, même à pardonner et à bien châtier mais dont les beaux préceptes vacillaient dans ce monde que Dieu semblait avoir déserté.  

Il me fallut admettre que, pour qui  pense détenir la vérité, aucun obstacle ne doit résister, rien ne compte qu’atteindre l’objectif même au prix le plus fort. Je me dis parfois que si la guerre n’était pas venue me dénicher dans mon Kansas natal, j’y aurais fait ma vie, comme mon frère Edward ou beaucoup de mes amis d’enfance, assuré… Mais là-bas en Allemagne, mon destin m’avait rattrapé dans un décor lunaire de désespoir et de désolation.
Le réveil fut brutal


Les images récurrentes de Buchenwald furent sa deuxième rupture.

La deuxième rupture

On était en 1945, les valeurs de l’Amérique triomphaient  pour quelques temps encore ; et j’en étais fier. Dans l’ardeur candide de ma jeunesse, je considérais mon pays pour le phare du monde, porteur d’avenir, exemple pour cette vieille Europe saisie de folie meurtrière qui avait enflammé le monde et s’était auto détruite en cinq ans comme si la précédente boucherie ne lui avait pas suffi. Cette fois, nous étions entrés dans la quatrième dimension, il n’était plus seulement question de guerre, et après avoir traversé sans coup férir ce pays lunaire, je  parcourais d’un pas hésitant la grande allée de Buchenwald bordées de cadavres ambulants qui me regardaient comme un extra-terrestre et que je n’osais pas regarder. Plus que de la pudeur : une incapacité à assumer ma propre image, incongrue et déplacée vue notre belle mine et un uniforme impeccable.

Des visages hors du temps, haves et décharnés, des survivants apeurés et surtout incrédules face à ce tohu-bohu, à ces uniformes inconnus, sortaient des baraquements, des latrines de Buchenwald et moi, dans mon bel ensemble rutilant de « Marines », figure emblématique  du vainqueur, et déstabilisé je contemplais ce spectacle lunaire que rien dans ma vie lisse et prévisible jusque-là n’avait préparé. Peut-on d’ailleurs être préparé à ce genre de confrontation ? 

S’il est des temps forts dans la vie d’un homme, celui-là fut d’une intensité telle qu’il me marqua pour la vie. Un électrochoc. Je prenais en même temps conscience de l’étroitesse de mon éducation, incapable de faire face à une autre réalité que celle, prévisible, que j’avais intériorisée dans ma prime jeunesse. Avec Frederik Conoly, on s’est beaucoup interrogé  sur la responsabilité collective et l’histoire si médiocre  du genre humain. Une façon aussi de théoriser l’innommable plutôt que de verser dans la bière comme certains de nos amis.

Quand John prend connaissance de ce dossier, quand il lit ces lignes avec curiosité d’abord puis de plus en plus angoissé, il n’est pourtant plus le jeune homme passionné et encore naïf qui, désinvolte, pas encore résigné, déambulait  dans les rues d’une Allemagne en déshérence, dans des villes naguère opulentes transformées en ruines à peine refroidies. Le dossier qu’il a sous les yeux, assez banal dans sa présentation, porte simplement l’inscription « classé secret défense », un tampon de l’armée  au sceau de la Marine à l’encre rouge, sans doute apposé machinalement par un fonctionnaire, dossier anonyme rangé dans un des milliers de tiroirs de l’immense bâtiment climatisé contenant l’essentiel des archives de la Marine.

Feuilletant de plus en plus songeur le volumineux dossier, il y présagea quelque vérité sagement endormie depuis si longtemps dans les entrailles de rapports administratifs d’une banalité confondante. Il y débusqua d’abord une phrase anodine se détachant d’un compte-rendu banal, phrase si révélatrice prononcée par Henri Ford, ce magnat si réputé de l’industrie automobile, à la veille de la seconde guerre mondiale : « Nous ne nous considérons pas comme une compagnie nationale, seulement comme une organisation multinationale. » Phrase si éclairante qui résonna dans sa tête comme une incongruité, alors qu’elle n’avait auparavant choqué personne. Apparemment. Lui, incrédule, l’avait relue plusieurs fois pour bien s’imprégner de son impudence.

« Belle profession de foi », estima-t-il, pour cet homme qui considérait sereinement n’avoir aucune obligation envers son pays, envers autrui. Ou dont l’ardente obligation patriotique passait loin après les intérêts de sa société. Pour la première fois de sa vie, il  rencontra ce mot de « multinationale » qu’il n’avait pas fini d’entendre. Mot passe-partout, sans grande connotation apparente mais si gênant comme cette phrase détestable qui choquait si fort ses convictions, ce qu’il était profondément, niant ses parents et le long cortège de ses ancêtres. Lui, le militaire garant de la cohésion de la nation, plutôt puritain sans doute, ne pouvait l’admettre. Jamais.
De toutes les fibres de son corps.

Belle profession de foi, oui, d’autant plus surprenante chez ce « chevalier d’industrie » que ces gens-là préfèrent d’ordinaire un douillet anonymat de bon aloi. Ce cynisme détaché n’est donc pas le privilège de quelconque dictateur sûr de son pouvoir, livré à lui-même et à ses fantasmes ; quel aveu ! Mon dieu, se disait effaré ce citoyen modèle à la bonne conscience roborative, confondante par sa naïveté communicative.

Une phrase si vénielle sans doute aux yeux d’Henri Ford qu’il ne prit pas garde à sa profonde nocivité, qui le condamnait, les séparait à jamais, lui sans doute ouvert sur le monde mais sans scrupules, d’un cynisme inquiétant, et le petit gars du Kansas, défenseur des valeurs de l’Amérique, un peu rigide sur la défense des grands principes et de la Constitution. Il se sentait partagé, produit de deux expériences contradictoires dont il devrait bien s’en arranger.

Orphelin des certitudes passées. De son propre aveu, il devint encore plus solitaire, plus renfermé, cherchant dans le travail un dérivatif à son inquiétude, au point que son ami Frederik Conoly intervint. Mais il eut beau l’entourer de son amitié, lui changer la tête avec le cinéma, le foot, des tas de distractions, John ressentait au fond de lui un insondable ennui ; comme une absence.

« Cher Frederik » ! écrivit-il. Sa présence à ce tournant de sa vie fut la plus précieuse des amitiés et l’aida beaucoup à faire le point et à lui redonner confiance. Lui était d’un autre milieu, issu du centre grouillant de Boston, mieux préparé que John à subir les courants contradictoires qui le traversaient et à les intégrer à son évolution personnelle. Il se plongea alors longuement dans les discours de ce beau monsieur qui fleurait bon le mécénat et les belles Fondations, la bonne tradition américaine de l’aide aux plus démunis, ses écrits troussés avec art pour satisfaire à l’air du moment, une langue adaptée au cénacle visé, une langue consensuelle pour « une société libérée et un monde apaisé. »
Tout était dit. Restait l’envers du décor.

Berlin le 22 octobre 1948
A la frontière interzone, je suis conduit au poste de police pour vérification d’identité. Routine. Le militaire me jette un regard sans conviction pour vérifier que ma trombine corresponde bien à mes papiers, me fait lambiner un peu pour montrer son importance puis me fait signe de repartir. Dialogue muet, aucun mot n’a été échangé. Je repars guidé par un interprète de la base militaire attaché au secteur américain de Berlin. Dans la ville, tout semble à l’abandon, d’immenses graffitis colonisent des murs grisâtres encore debout, les chicots d’immeubles laissés à l’abandon. Sur une place au parterre défoncé, des femmes vêtues de gris répertorient les restes d’un vaste bâtiment, une église peut-être, d’après ce qu’il en reste. En cet automne 1948, les Berlinois en sont là : compter leurs abattis er sauver ce qui peut l’être. 

La voiture passe trop vite pour que je puisse distinguer dans cet entassement hétéroclite autre chose qu’une masse informe de matériaux, bâtisses éventrées, fenêtres noircies, panneaux blanchis par la violence des flammes qui ont dû embraser le quartier. Nous sommes en automne 1948, plus de trois ans après la capitulation et la ville a encore un air de guerre, elle sévit si lourdement partout dans les esprits, elle rayonne dans ses stigmates qui signent sa démesure, cette transformation d’une cité florissante en ruines antiques, victime d’un cataclysme. Dans ce désert lugubre, la vie reprend quelque peu, des gens résignés, sans âge, attendent autour d’un arrêt de tramway. 

Plus loin, la voiture est de nouveau arrêtée, par un barrage de rue cette fois, des chevaux de frise jetés en travers de la rue. Je ne cherche même pas à savoir de quoi il s’agit, tendant mes papiers à un flic rondouillard qui les regarda à peine, tandis que son collègue vérifiait tout d’un air soupçonneux en tournant autour du véhicule. Sur le trottoir, un blockhaus abandonné devait servir de resserre à la police, plus loin le pan d’un immeuble effondré laissait béant des lambeaux d’appartements, des galandages rosâtres, des coulures d’un rouge pisseux  comme un rappel de ces fleuves de sang qui avaient englué l’Europe pendant ces années d’horreurs et de sanies. 

Les barrages se succédaient dans les restes d’une  ville dépecée par les vainqueurs et je contemplais mon laisser passer, papier vital que j’exhibais à chaque contrôle, pensant à ce que devait être Berlin au bon temps de sa splendeur, dans l’allégresse de l’insouciance d’un temps à jamais disparu

A travers ses souvenirs d’un Berlin bientôt coupé en deux parties irréductibles, il repensait à l’attitude d’Henri Ford, à cette responsabilité qui ne l’avait même pas effleuré, ses discours ronflants et vides de sens, si perfides si l’on grattait un peu, une vérité pour les administrateurs et une autre pour les syndicats, une vérité pour ses pairs et une autre pour le peuple… peut-être en gardait-il aussi une autre pour sa femme de ménage ou son chauffeur… Sous le regard inquiet de Frederik, il traquait jusqu’à l’écœurement cette vérité adaptable et évanescente, cherchant et cherchant encore quelques bribes des preuves de sa duplicité...

Dans ses moments de grands doutes, il se reprochait un tel entêtement, une phrase calamiteuse certes, mais perdu dans le flot des mots, apparemment oubliée depuis longtemps. Phrase si révélatrice cependant de son état d’esprit, de l’incroyable hypocrisie de cet homme qui devait penser atteindre le summum de son savoir-faire. Et ses lectures confirmaient sa vision que sous la phrase révélatrice, se lovaient d’autres phrases plus ambiguës et des pratiques ô combien plus redoutables. Ses yeux se décillèrent ainsi en approchant d’une vérité que cachaient les phrases ronflantes des discours qu’il avait appris à décoder. L’homme Ford se révélait peu à peu comme un négatif dessinant des parcours ignorés.

Désormais en tout cas, il savait. Aucun retour en arrière, nul doute possible aussi sur la duplicité des grands chevaliers d’industrie donneurs de conseils, comme si le pouvoir ne pouvait vivre sans vilenie, campé sur la devise d’un « struggle for live » cru et sans morale. Il apprit ainsi la relativité des mots, leur connotation, leur polysémie insidieuse génératrice de tant d’interprétations.  

Frederik le prenait à la plaisanterie, lui disant mi figue, mi raisin qu’il fallait bien qu’il fît sa mue un jour ou l’autre, tant il est vrai que, jusqu’à la guerre, il ne connaissait pas grand chose des turpitudes du monde, des doutes sur ses propres valeurs.
Il était passé du Kansas à l’armée, d’une famille à une autre mais sans grande différence finalement. Pour lui, c’était d’une simplicité biblique : s’engager pour défendre la liberté et sa civilisation contre la barbarie des ennemis de la nation. Des mondes idéologiques bien placés pour engendrer le confort idéologique.

Et il devait en être de même pour tout bon Américain. Ceux qu’on soupçonnait d’être des ennemis, les résidents japonais par exemple, au début de la guerre, avaient été parqués pendant la guerre dans des centres pour les surveiller et les neutraliser. Pas de cinquième colonne et les murs n’auront pas d’oreilles. C’était oublier Henri Ford et consorts, jouant un jeu si dangereux qu’il ne pouvait que finir par leur échapper, traîtres sans même en avoir conscience, sans repentir ni états d’âme. Terrible interrogation à laquelle il fallut bien répondre.

La réponse se dégagea peu à peu de la gangue des données glanées ici et là dans des documents aussi arides qu’intéressants. Prenons le cas de General Motors qui en 1929 rachète la firme allemande Opel, une entreprise qui fabrique des camions très performants pour l'armée allemande. Le chancelier Hitler est si content de lui qu'en 1938 il lui décerne en personne "l'aigle de première classe", bien  autre chose que la francisque à la française. 

Puis General Motors reconvertit les usines Rüsselsheim pour fabriquer le Junker 88, considéré comme le meilleur bombardier de toute la guerre. Avion performant et sophistiqué s'il en est qui, comme de bien entendu, tua et estropia nombre de soldats alliés et civils et de 'compatriotes américains'. Combien de morts doit-on au savoir-faire industriel de General Motors ?

Retour à Berlin
Mars 1992, voyage dans un Berlin réunifié ; retour vers le passé. Pas vraiment un voyage d’agrément, le tourisme n’est pas d’actualité quoiqu’il apprécie les balades le long de l’avenue Unter den Linden, la "belle avenue sous les tilleuls",  bordée par la cathédrale Sainte-Hedwige, le Staatsoper, en passant par la Bibliothèque centrale où il furetait, gourmant, parmi les salles majestueuses qui l’intimidaient par leurs volumes et le silence qui y régnait.

Il allait rôder autour de la Porte de Brandebourg à la recherche d’un certain climat, de sensations passées, hypothétiques vestiges de Mur et d’une certaine façon de vivre qu’on pensait alors pérennes, sans ombre, rappelant des temps récents et pourtant déjà oubliés, remontant, l’esprit ailleurs, jusqu’à l’Alexander Platz qui se dessine au loin avec sa Fernsehturn, la tour de la télévision, poussant parfois jusqu’au parc du Tiengarten, juste une escapade autour de la Siegessäule, la colonne de la victoire.

Il ne retrouvait rien de ce qu’il avait connu aux lendemains de la guerre qu’un passé évanescent, plus rien de cette capitale lunaire dont il avait gardé malgré lui certaines images, rien non plus de cette ville figée découverte avec surprise lors d’un voyage éclair dans l’ancienne capitale du Reich au début des années soixante. A se demander si le Berlin de 1945 n’avait jamais existé, si l’Histoire n’était pas qu’une énorme mystification qui enfouissait ses décombres comme un remords.

 Seul vestige de ces années d’effervescence  où les Berlinois avaient méthodiquement grignoté leur Mur : des bouts préservés ici ou là, des bribes vraies ou fausses vendus à l’encan, proposés à des touristes friands de ces lambeaux de mémoire, ou dans les boutiques alentour, posters de tous formats parfois ornés de la photo emblématique de Rostropovitch et de son violoncelle, jouant devant un Mur déjà  tagué, déjà entamé, comme avalé par la marche triomphale de la démocratie. Ne restaient comme vigie que les marchands du temple. Pour échapper à cette impression, il partait humer l’air du "Nouveau Berlin" autour de la Postdamer platz.  Hyper moderne et clinquant. Dépaysant mais rassurant aussi par son côté « art nouveau » en rupture avec le passé.

Il n’avait pas traversé l’Atlantique pour nourrir sa nostalgie, même si elle le prenait parfois au débotté au détour d’une rue, mais pour profiter de l’ouverture des archives est-allemandes. Une sacrée aubaine pour compléter le puzzle bâti à travers les archives si familières de Washington et d’autres villes, d’une documentation qu’il put consulter après bien des efforts et de longues démarches. Rien de tel que les communistes pour tenir des archives de cette qualité et les gérer avec une conscience et la patience scrupuleuse d’une bureaucratie pointilleuse qui seule en était capable.

Après sa « récréation » berlinoise où il partit à la recherche de ses illusions perdues, il fouilla les archives, passant au crible avec méthodes les documents qu’il avait repérés. Butinant dans les piles de carton dûment étiquetés, les fiches signalétiques, les dossiers multicolores –une couleur par catégorie- dont certains n’avaient encore jamais été ouverts, notant par écrit ou avec un dictaphone ce qu’il ciblait sur les relations économiques qui s’étaient prolongées malgré la guerre, échanges, tractations, clauses secrètes qui l’intriguaient et parfois le révoltaient par leur cynisme, l’idée aussi d’être un témoin privilégié, au-dessus de cet inextricable réseau de complicités, d’être un homme de devoir et de conviction, sûr de sa « mission ».

Pour le moment, trop concentré sur sa tâche, il refusait d’envisager ce genre de ces considérations, admirant la somme de pépites patiemment accumulées et répertoriées, suant la méfiance et la peur, l’austérité du réalisme communiste bonifiée par le temps. Il avançait lentement sans relâcher sa concentration, sachant qu’on ne revient pas en arrière, que l’information est chose évanescente qu’il faut traquer avec méthode ; trente ans d’expérience, ça rend prudent et suspicieux. Á la Bibliothèque centrale, il plongeait dans les archives comme dans un coffre à jouets, s’y installant en solitaire, finissant par extirper quelques pièces intéressantes confortant ses recherches antérieures.

Un peu avant le début de la guerre General Motors reconvertit les usines Rüsselsheim pour fabriquer le Junker 88, considéré comme le meilleur bombardier de toute la guerre. Avion performant et sophistiqué s'il en est qui, comme de bien entendu, tua et estropia nombre de soldats alliés et civils et de 'compatriotes américains'. Oserais-je poser cette question iconoclaste : Combien de morts et d’estropiés doit-on au savoir-faire industriel de General Motors ?
Question taboue. J’allais en rencontrer d’autres.

De General Motors, il passe ensuite aux usines Ford. John Dupped  donne peu de détails, seulement un résumé de ces recherches et quelques annotations sur ses difficultés et ses tâtonnements. Avec l’entêtement remarquable qu’on lui connaît, une qualité qu’on lui a aussi parfois reprochée.

À la même époque, pour ne pas être en reste sans doute, Ford ouvre dans la banlieue de Berlin une usine de transport de troupes pour la Wehrmacht. Décidément, la guerre excite bien des convoitises et les grandes entreprises américaines anticipent, alléchées par les bénéfices énormes escomptés. Elles ne seront pas déçues ; leurs actionnaires non plus. Que ce soit sous la férule d'un dictateur mégalomane qui a déjà depuis 1933 ouvert ses premiers camps de concentration à usage interne ne les dérange nullement. 

Au temps du jeune ado qui se cherchait, il glandait sur les bancs de l’école, ni bon ni mauvais, bien au chaud dans le cocon de la moyenne, s’intéressant comme la plupart de ses amis, surtout aux filles et au base-ball. Un américain moyen comme on en rencontre tant dans beaucoup d’états du Middle West ou d’ailleurs, de ceux qui, après les temps héroïques des pionniers, sont devenus défricheurs et cultivateurs, fer de lance de l’Amérique profonde, conservant jalousement et transmettant leurs méthodes culturales, leurs rites et leurs croyances.

Pour lui comme pour la plupart de ses compatriotes, l’Europe était une autre planète, un vieux monde perclus dans son passé, faite de petits états belliqueux qui, vus de Wichita, Kansas, s’embrasaient régulièrement pour des motifs futiles, les inconséquences d’une dépêche qui déplaît aux Français, d’un obscur corridor de Poméranie ou d’un archiduc d’Autriche tout aussi obscur et assassiné pour des raisons encore plus obscures.

 « Organisation multinationale » avait précisé Henri Ford dans un moment d'égarement ou de lucidité, en tout cas pour une postérité qu’il aurait fuie. General Motors fabrique le Mustang P510 pour l'armée américaine et les moteurs du Messerschmitt 262 pour l'aviation allemande, la Luftwaffe. Avec l'effet boomerang, ils gagnent sur tous les tableaux : après la guerre, il faut bien reconstruire, on peut même se retourner contre son ancien allié qu'on a armé pour le détruire. Un exemple plus récent montre les américains armant l'Irak dans sa guerre contre les Iraniens (y compris leur procurant des armes chimiques) pour être contraints plus tard d'envahir le pays pour détruire son armée. Á jouer avec le feu, on déclenche aussi parfois des effets boomerang terrifiants. Mais eux ne règlent pas la note.

Une chance pour les recherches de John Dupped : Sur ces quelques années, les données grappillées avaient tendance à s’emboîter, à se faire écho dans les comptes-rendus de négociations qui prouvaient déjà que des parties belligérantes continuaient à négocier des accords industriels et financiers.

La version est-allemande donnait des faits bruts, mise en fiches systématiques des archives de Weimar et du Reich récupérées dans les fourgons de la guerre, avec bien sûr des manques, des béances que comblaient parfois les apports américains et traçaient aussi un impressionnant tableau d’ensemble comme de pauvres vestiges antiques qui donnent l’image reconstituée d’un site improbable. En tout cas, un tableau synoptique révélateur des intentions et des stratégies. Une toile d’araignée à donner le tournis… et une idée de l’ampleur du phénomène de collaboration économique.

La fastidieuse compilation qu’entreprit John Dupped donnait une autre vision de ces masses documentaires arides et indigestes sur le double jeu létal joué à partir des années trente –puis pendant la guerre- par des entreprises comme la General Motors, Ford ou IBM. Les usines Renault, nationalisées pour faits de collaboration en 1945 font pâle figure devant les grandes manœuvres des firmes américaines et leur appétit de pouvoir. Les fiches que collectionne John Dupped et qui s’articulent en autant de preuves, en donnent une idée assez précise.

De façon totalement illégale, Alfred Sloan et son staff siégeront au conseil d'administration de General Motors-Opel pendant la guerre. Ses filiales construiront les 3/4 des half-tracks de 3 tonnes et les camions de tonnage moyen équipant les armées du Reich. IBM aussi a constitué une aide efficace pour les nazis. Thomas Watson son fondateur, avec beaucoup d'à-propos (ou de culot) joue sure les deux tableaux : sous couvert d'une holding installée à Genève, il travaille pour l'Allemagne nazie tout en fabriquant aux États-Unis des canons et des pièces pour moteurs d'avion (qui lui rapporteront au moins 200 millions de dollars).

Il a même trouvé une filière pour rapatrier ses bénéfices sans payer d'impôts en passant par l'ambassade des États-Unis auprès de Vichy. Même si leur rôle est exemplaire, ces trois firmes ne furent pas les seules à s'être beaucoup enrichies pendant la guerre, engrangeant sans scrupules d'énormes bénéfices. 

« Sans scrupules » note Dupped. Et c’est bien cette absence de morale qui le chiffonne et va motiver son engagement, lutte solitaire contre ce cynisme. Parmi cette excellente compagnie, on rencontre aussi le patriarche de la famille Bush, Prescott Bush dont les investissements en Allemagne pendant cette période se révéleront hautement profitables. 

C’est un financier qui baigne dans le pétrole du Texas où il s’est installé, attiré par les mirifiques gains que génère tout conflit. Il aurait été de la même façon fourrier ou fournisseur d’armes de la Grande Armée de Napoléon. Transparent au temps et à l’espace, transfrontière. Transgressif, ouvert à tous les vents de l’histoire qui charrient les drames avec de mirifiques profits. Plus le conflit est long et meurtrier, plus les profits augmentent. Loi exponentielle des profits contre laquelle aucune frontière ne peut lutter ; adepte du "toujours plus", quitte à jouer les grands seigneurs à la tête d’une de ces fondations dont les Américains ont le secret.

John Dupped reconstitua pied à pied la belle envolée des affaires de Prescott Bush à l’aide de diagrammes colorés qui s’étalaient sur les murs de son bureau comme des peintures d’abstraction géométrique. Homme doué pour les affaires, il n’a pas son pareil pour dissimuler, ventiler ses énormes bénéfices dans des paradis fiscaux, bonneteau international où ce sont toujours les mêmes qui gagnent. Et au bonneteau de la guerre, les perdants sont connus d’avance. Á travers les tractations si bien ficelées de Prescott Bush, John Dupped met en lumière les mécanismes utilisés, les dérives financières si prévisibles pour qui pénètre la mentalité de ce milieu.

L’inconscience, cette bonne foi inébranlable des certitudes bourgeoises, s’illustre par une succulente provocation, l'extraordinaire culot ou l’incroyable  inconscience de ces dirigeants qui ont osé réclamer après la guerre des indemnités pour dommage de guerre, du fait de la destruction de leurs usines allemandes. Que croyez-vous qu'il advint ? Ces impudents personnages furent-ils déboutés, remis à leur place, détenus pour collusion avec l'ennemi ? Nenni, point du tout, bien au contraire. Toute honte bue, ils prouvèrent leur préjudice et furent largement indemnisés par l'état américain : General Motors obtiendra 33 millions de dollars d'indemnités et Ford, le pauvre, seulement un petit million de dollars. Une aumône! 

La troisième rupture naît de ce constat, révélation de la duplicité des multinationales de son propre pays, capables de trahir pour assouvir leur soif d’argent et de pouvoir. Vison d’un monde qu’il rejette de toutes ses fibres, antinomie de ses intimes convictions. D’une certaine façon, ce fut la plus douloureuse, même s’il reste pudique dans ses réactions, puisqu’elle impliquait le rejet des valeurs qui avaient fait sa vie depuis sa plus tendre enfance.

On le constate à la lecture de son manuscrit où, dans ce chapitre, l’écriture devient nerveuse, les ratures et notes en marge s’accumulent, son texte est moins lisible. Signe révélateur du trouble qui l’habite alors, il raye, colle des modifications sur les versions précédentes comme s’il voulait les occulter, comme s’il tentait de retenir ses mots, de censurer sa pensée, de rejeter ce qu’il y a de permanent dans l’écrit. Il n’en reste que ces phrases qui ont du mal à cacher sa colère rentrée.

Fritz Thyssen, le grand maître de forges allemand, était plus clair. Celui qu'on appelait « le banquier privé de Hitler, » reconnaissait avoir aidé le parti nazi dès octobre 1923 dans son livre "J'ai financé Hitler. Un titre sans ambiguïté. Ce dont il ne parle pas, c'est de la création d'une structure commune avec le multimillionnaire américain Harriman, l'Union Banking Corporation pour des financements croisés générateurs de combinaisons financières très fructueuses permettant par exemple de jouer sur les taux de change ou d'organiser des évasions fiscales par le biais de filiales. 

Voilà l'une des faces cachées de l'empire Thyssen aussi bien gardée que le secret défense. Il faut savoir parfois beaucoup parler (ou écrire) pour cacher l'essentiel et utiliser les médias pour ce qu'ils sont : de formidables caisses de résonance pour diffuser la bonne parole au bon peuple. 

A partir de là, John Dupped va poursuivre avec la volonté têtue qu’il mettait en toute chose ses investigations et rencontrer en chemin la famille Bush. Son nouvel emploi au sein de la NARA, La « National Archives and Records Administration », lui ouvre les portes de la documentation classée « secret défense » à Washington ainsi qu’au Pentagone, ce temple des secrets militaires.

La troisième rupture, c’est ce carnet qu’il m’a transmis, où il admet la rage au cœur sa crédulité, son aveuglement, que sa chère société américaine qu’il avait jadis portée aux nues, cette patrie qu’il défendit au péril de sa vie, était malade. Ceci, il ne l’écrira pas –vérité trop intime pour être formulée- mais cette évidence sourd dans ses propos, s’échappe malgré lui dans la scansion de ses phrases.

Fin de la guerre et début d'une autre histoire. Les grands managers internationaux vont poursuivre leurs pratiques dans d'autres guerres et mettre leurs compétences au service d'autres conflits qui ne manqueront pas d'éclater. C'est bien le diable s'il n'y a pas quelque part sur terre à un moment donné une petite guerre entre deux potentats, qui ne demande qu'à grandir. 
 
La décolonisation, la guerre froide qui ne demande qu'à se réchauffer, les guerres civiles pour la maîtrise du pouvoir, sont de véritables mines d'or, de nouvelles raisons de vendre des armes -souvent financées par des trafics ou par la drogue- des armes aux belligérants pour transformer les peuples en victimes, en morts ou en éclopés... et de participer ensuite à la reconstruction de pays qu'ils ont largement aidé à détruire.

Ainsi va la vie et la mort dans ce monde-là et avec ces gens-là.  Ce carnet fut sa façon de soigner la maladie. Sa prescription.  En me le confiant, il savait ce que j’en ferais.

Les affaires sont les affaires
« Plus un mensonge est gros, mieux il passe. » Adolphe Hitler

Une saga américaine
John Dupped avait conscience d’avoir ouvert une porte qu’il eut aussitôt la tentation de refermer. Ce va-et-vient concerté entre la politique et les affaires lui faisait l’effet d’un péché irréductible à la politique qui ne serait qu’un instrument entre les griffes des rapaces de la finance. Le côté rigide, intransigeant qui, il ne le savait que trop, constituait le fond de sa personnalité. De sa jeunesse à Everett, il lui restait cette part du passé, elle aussi irréductible à toute évolution, à tout traumatisme comme celui qu’il avait subi dans ces camps maudits où il avait vu l’incroyable, frôlé des zones où l’esprit chavire.

Avec une émotion retenue, il pensait à son frère Edward, resté au pays pour reprendre l’exploitation familiale, qui lui en voulait de sa liberté, d’avoir su tenir tête au père, d’être capable d’engager sa vie sur un coup de tête –tout ce qu’il n’avait pas connu en somme. Il pensait à leurs querelles où chacun venait avec sa partition, persuadé d’avoir raison, refusant d’entendre la petite musique de l’autre. Comme il trouvait maintenant vaines les piques qu’ils se lançaient, ces bouderies qui leur laissaient un goût amer dans la bouche. Finalement, c’était mieux que le silence pesant des années qui avaient suivi. Retour du passé comme un retour de manivelle.

Il savait bien que la petite poussière qu’il soulevait de sa petite écriture contournée retomberait bien vite et qu’une autre poussière, celle du temps, finirait par recouvrir ce qui lui paraissait si important et qu’il s’était juré de mener à bien. Les vagues médiatiques de l’immédiat retombent d’elles-mêmes quand le présent commande et qu’il chasse un événement pour un autre. Les sédiments de l’actualité se chargent  de recouvrir d’un silence pudique les ultimes clameurs d’indignation.

Comme l’indignation de John Dupped perce dans ses propos, malgré lui.
On l'a vu, Prescott Bush, père et grand-père de futurs présidents des États-Unis, avait commencé ainsi comme profiteur de guerre. Il réussit à s'implanter en Allemagne et utilisa lui aussi les financements croisés avec le groupe Thyssen. Mais le 20 octobre 1942, catastrophe, L'Union Banking Corporation dont Prescott Bush est le directeur, est l'objet d'une saisie par l'administration américaine pour "commerce avec l'ennemi".
 
Même chose huit jours plus tard pour deux autres entreprises que dirige Prescott Bush, la Silesian American Corporation en particulier avec ses mines de charbon exploitées avec des déportés de camps de concentration qui ont, selon un rapport américain, « sans doute fourni au gouvernement allemand une aide considérable dans son effort de guerre. » Autrement dit, on lui reproche à mots couverts (on est entre gens 'bien', tout de même) d'avoir trahi son pays en guerre en aidant ses ennemis. 

Toujours pour ses affaires allemandes, Bush est en relations avec des gens aussi recommandables que le banquier Kurt von Schroeder, général SS et banquier de Himmler et Friedrich Flick condamné en 1945 par le tribunal de Nuremberg mais qui mourut (dans son lit) milliardaire et respecté en 1975.
Décidément, comme aurait pu dire Octave Mirbeau qui écrivit sa pièce en 1903: « Les affaires sont les affaires. » 


Prescott Bush, fortune faite pendant la guerre sur le dos des prolétaires de tous les pays, fut élu sénateur en 1952. Une position politique n'est pas à dédaigner et vaut bien un ruban à la boutonnière. Ainsi il apprit à ses descendants cette devise qui lui avait si bien réussie et dont il fit son credo : « Avant de vous lancer dans la politique, commencez par réussir dans les affaires. » Autrement dit, suivez mon exemple. Il est vrai que la démocratie coûte cher; surtout aux États-Unis. Il rajoutait volontiers, sans rire et l'air sentencieux : « Vos futurs électeurs seront alors convaincus que vous êtes compétents et désintéressés, attachés à l'intérêt général. » 

Selon lui, il n'y a donc que les riches qui puissent être désintéressés, tous les autres étant de fieffés gredins lorgnant sur cet énorme gâteau que constitue le budget de l'état. Il serinait ainsi ses devises comme des sentences définitives, surpris de sa réussite sociale et néanmoins imbu de sa place dans la hiérarchie sociale. N'empêche, il se planta totalement sur la carrière de son petit-fils George W Bush qui, selon la formule d'un journaliste américain, « perdit autant de millions de dollars dans l'industrie pétrolière que son père en avait gagnés... » 

Prescott Bush croit en son rôle et en son personnage. Le genre d’homme qui prend la vie à bras de corps et qui ne recule devant rien. John Dupped l’a bien étudié et jaugé le personnage : il a vu –et parfois admiré- ce jeu de miroirs qu’il manie à la perfection, l’adret, le côté lumineux de la politique, les discours et les grands meetings quand monte l’adrénaline et cette communion incomparable que donne la ferveur collective, et l’autre versant, l’ubac, le côté sombre réservé aux affaires, les tractations, les clauses secrètes, un monde souterrain où la clarté est proscrite, un monde couleur passe-partout des anonymes, qui craint par-dessus tout la publicité et la lumière des projecteurs.

Son fils George Bush s’est glissé autant qu’il a pu dans les traces de son père ; il est toujours difficile d’avoir un père à la forte personnalité qui attend beaucoup de son rejeton. Il faut se soumettre ou se rebeller, se former en réaction contre la férule paternelle ou se couler dans le moule, et le fils s’est toujours soumis. C’est un laborieux, un besogneux sévère qui grandit dans l’ombre du père.

Trouver sa place n’est pas simple dans ce monde qui, disait le père, « ne fait jamais de cadeaux », où on vit comme dans une jungle où tout sentiment est considéré comme une faiblesse. Rien de bien nouveau sans doute mais foutu programme pour qui n’a pas grand appétit. Même si parfois l’appétit vient en mangeant, celui de Prescott avait toujours été énorme et il ne comprenait pas qu’il pût en être différemment chez les autres.

Le fils cherchait sans doute un dosage à l’aune du père mais difficile d’en être sûr chez cet homme qui se dissimulait, plus ombre que lumière. Difficile à comprendre pour un futur président. Son premier grand succès, être placé à la tête de la CIA, il le doit non à ses qualités naturelles mais à la puissance du clan qui avança patiemment ses pions dans les allées du pouvoir, la domination de groupes, de personnalités influentes qui savent que l’union fait la force et que rien ne vaut une coalition basée sur des intérêts bien compris, qui savent fort bien ce que signifie être « gagnant-gagnant ».

Pour George Bush, le futur président, l'année 1976 est une année faste. C'est un laborieux qui a connu beaucoup de déboires au début de sa carrière. Mais les choses ont évolué depuis l'affaire du Watergate. Et après, ce fut au tour de la CIA d'être placée sur la sellette : le film « Ennemi d'état » la montre sous un jour très défavorable. Il fallait nommer un nouveau directeur de la CIA mais George Bush apparaissait mal placé dans la liste des candidats potentiels qu'avaient dressée les "faucons" Donald Rumsfield et Dick Cheney

Pour gagner, il emploie la méthode qui lui a si bien réussi en affaires : battre le rappel de tous ses amis du monde des affaires et de la finance, tous gens d'influence et gros bailleurs de fonds du Parti républicain alors au pouvoir. De quoi faire réfléchir tous ceux qui méconnaissent son pouvoir, leur montrer qu'il a vraiment le bras long et les amener ainsi à plus d'aménité à son égard. 

Et effectivement, George Bush fut nommé à la tête de la CIA. Par reconnaissance de ses capacités, bien entendu. C'est effectif en janvier 1976 avec même des pouvoirs accrus par rapport à ses prédécesseurs. C'est dire le pouvoir de ce clan qui place des amis aux endroits importants, aux postes stratégiques, amis qui bien sûr le soutiennent le moment venu. Ainsi s'enclenche le mécanisme de prise de pouvoir sur le Parti républicain d'un petit groupe qui truste les postes clés de cette grosse machine politique.
 
Fait anodin qui passe inaperçu sur le moment : une simple cession d'avions à la société Skyways Aircraft Leasing, domiciliée aux îles Caïmans et contrôlée par des saoudiens. C'est le premier maillon visible de la collusion entre des saoudiens et George Bush, entre la famille Bush et la famille Bin Laden. Cette société est dominée par un certain Khalid bin Mahfouz et selon son successeur, la sœur de ce personnage interlope qui dirigea des sociétés redirigeant des fonds vers le terrorisme et mis en quarantaine dans son propre pays, était l'une des épouses de Ousama bin Laden

Au-delà du cas George Bush, fort peu intéressant en soi finalement, John Dupped vise une certaine élite américaine dont il découvre l’avers pas très ragoûtant derrière les discours de circonstance et une mise en scène brillante. Il semble s’apercevoir, les yeux décillés par son enquête, que domine une nouvelle façon d’exercer le pouvoir, que l’on passé à l’ère des apparences. Il pointe toute la hargne qu’elle met à se reproduire, à perpétuer sa caste et son mode de vie, tout en mettant en valeur la geste romantique du « self-made-man » et de l’épopée des pionniers, chacun pouvant partir à la conquête du pouvoir comme leurs aïeux étaient allés à la conquête de l’ouest en surmontant tous les obstacles.

Au-delà de la dénonciation, il vise une démonstration rigoureuse, le texte implacable, documenté,  argumenté du procureur qui prononce l’acte d’accusation, il veut savoir comment des hommes médiocres poussés par ‘l’establishment’ parviennent à se hisser au sommet de l’Etat. Son idée est de pousser plus avant son analyse sur le mode de fonctionnement de cette élite si imbue d’elle-même, pleine de certitudes, qu’elle est sûre d’être indispensable au salut de l’Amérique.

Affaires et politique font bon ménage chez les Bush, alliance objective particulièrement avec le fils George W Bush sauvé plusieurs fois de la faillite par des financiers proches de sa famille. La défaite aux élections présidentielles avec le triomphe de leurs adversaires démocrates et le mandat de Jimmy Carter vont plonger le Parti républicain dans un profond désarroi, une crise de leadership dont George Bush va profiter.

 Ainsi se font -et parfois se défont- les destins. La victoire de George Bush va se dessiner sur la défaite de son parti en quête d'un leader et aussi dûment travaillé par le clan Bush, son argent, ses amis, ses alliés et ses obligés, qui utilise tous les moyens pour propulser son chef jusqu'au perron de la Maison Blanche. Comment croire que de tels présidents puissent lutter contre la corruption et s’opposer à leurs propres amis ?

Le fils à papa
Dans l’évangile selon George Bush, la victoire personnelle se forge sur la défaite des siens. Il a rebondi sur la défaite électorale de son parti, sur le scandale du Watergate, il est de ces hommes qui n’arrivent que sur les décombres des autres et de leurs illusions. Encore eut-il fallu qu’il possédât ce quelque chose qui suscite l’engagement, une certaine façon de concevoir la vie, cet idéal qui fait mieux accepter erreurs et petitesses, rachète parfois les zones d’ombre des parcours sinueux.

Rien de tel chez Bush mais la ferme conviction que son salut résidait dans le groupe et son avenir dans sa capacité de se fondre dans le clan. Pensée lancinante puis obsédante d’être à la hauteur d’un père qui avait placé la barre bien haute, de ne pas décevoir ses attentes et pour cela de se hisser patiemment dans le cénacle en jouant des coudes. D’être un bon fils. A défaut d’être autre chose.

John connaissait bien cette mentalité, ce genre de démission, la volupté de se fondre dans la masse, de s’oublier dans la totalité. Lui aussi avait recherché cette approbation du père, saine émulation de l’adoubement paternel avec son frère Edward, avant de rompre brutalement –il y a des décisions qui semblent mûrement réfléchies mais fonctionnent comme des urgences- et de s’engager dans l’armée comme on se jette à l’eau; une façon de prendre ses distances et de s’affirmer, une façon aussi de fuir pour se construire
L’armée comme libération, beau paradoxe !

Rompre avec le père, ce fut pour John une manière de rompre avec une certaine vision de l’Amérique, celle que diffusent les classes dirigeantes, pas seulement par leur puissance, leur capacité de domination, mais aussi par ce jeu de capillarité qui irrigue le corps social, qui s’y répand peu à peu jusqu’aux plus pauvres, à travers cette porosité inhérente à toute société. Les Bush ont su en profiter et largement exploité ce filon.

Les anecdotes dont John Dupped émaille son récit, sa vision de l’homme,  montrent que George Bush avait retenu au moins une leçon essentielle des pratiques paternelles : apprendre la patience comme un félin traque, débusque sa proie, savoir peu à peu, pas à pas tisser sa toile dans le réseau serré des possédants, le maillage élaboré du système décisionnel américain.

Distiller les pouvoirs, les postes et les prébendes pour sa propre gloire, c’est savoir placer des hommes-liges aux postes-clés des centres névralgiques de la vie économique et politique du pays, savoir obliger ses pairs, susciter les interdépendances et la reconnaissance émue des élus, sans les mépriser, tout un savoir-faire qu’il a patiemment appris, digéré sous la férule paternelle.
Epreuve insurmontable pour qui n’est pas du sérail.

Mais pour George Bush, rien de tel. Il avait tant vu opérer son père que l’imiter était devenu une seconde nature, une seconde peau où il finit par se sentir à son aise. Sa patience infinie, -« têtue et sournoise » disait-on sous le manteau- son tempérament effacé et fuyant finit par le servir en politique, il aimait attendre son heure, s’insinuer, se présenter comme un recours ou un pis-aller.

Les mécomptes de George Bush président indiquent bien qu'il est resté un homme d'appareil tenant bien en mains le Parti républicain mais manquant par trop d'intelligence politique. En matière de politique étrangère par exemple, George Bush manque des connaissances élémentaires et ne s'y intéressait pas avant son investiture. Il est même d'une rare incompétence, qu'on en juge à travers ces deux réflexions que rapportèrent des journalistes qui l'interviewaient : ils se rendirent compte qu'il ne savait même pas le nom du premier ministre pakistanais, « Je pense qu'il s'appelle "Général"  » répondit-il sans se rendre compte de sa bourde.
 
Il s'adresse au président brésilien en lui demandant « s'il y avait beaucoup de Noirs dans son pays », ce qui fit tiquer les brésiliens présents et laissa tous les officiels dans le plus grand embarras. Comment ensuite penser que la politique étrangère américaine puisse être prise au sérieux ? 

George Bush n’était pas taillé pour le rôle de président, le costume lui allait mal, trop à étroit dans les idées générales et la stratégie internationale, mais peu importait au fond pour sa caste qui l’avait choisi, il était son représentant, son bien, l’assurance de la pérennité de son pouvoir, une vitrine de sérieux à exhiber comme un prince consort.

Tant pis si ses réparties ont parfois confiné au ridicule et fait la joie des gazettes, dérivatifs qui ne prêtent pas à conséquence et ne touchent guère l’Amérique profonde du Texas, du Kansas, des confins mexicains ou canadiens. Ni les ours de l’Alaska.

Tant pis  s’il saisissait mal les évolutions de son époque, s’il voyait encore le rôle de l’armée comme au temps de la guerre froide. Un homme du passé en somme, un président marchant à reculons en regardant l’avenir dans un rétroviseur.

Tant pis aussi si la politique et les affaires n’avaient jamais été aussi confuses, mélangées que pendant son mandat, cette arrogance de l’argent que John Dupped avait longtemps tenue pour une donnée naturelle du jeu social mais dont il a pu ensuite constater l’effet pernicieux, la nocivité sur la cohésions du corps social et l’évolution de sa mentalité.
Il serina au monde entier le slogan des armes de destruction massive, largement reprise par ses principaux collaborateurs, sans connaître la réalité irakienne, ses difficultés internes, produit d'un pays épuisé par les années d'une guerre terrible contre le voisin iranien suivie de l'épisode koweitien et de la guerre « Tempête du désert ». 

Comme son ministre de la défense Donald Rumsfield, George Bush n'avait aucune idée des mutations technologiques intervenues en matière militaire. Il continua donc à financer des projets grandioses datant d’une époque révolue,  alors que l'armée aurait besoin de matériels plus légers mais réactifs et télécommandés (de type obus ou drones téléguidés) pour lutter contre les guérillas ou les guerres d'usure auxquelles les États-Unis étaient soumis en Irak, en Afghanistan ou ailleurs.
Dans ces conditions, on ne peut s'étonner des ratés de la diplomatie américaine et du manque de cohérence de sa politique extérieure.

 George W Bush ou le retour à l’ère Reagan
« Ce qui n’est pas l’Amérique, l’Américain ne sait pas. »
Georges Conchon "Le bel avenir", page 317

Collusion et secret
John s’intéressa aussi longuement au dernier rejeton de la famille, George W Bush qui s’était longtemps consolé dans l’alcool d’être une espèce de ‘fin de race’ sans intérêt, miné par l’ennui et la viduité de sa vie. S’attachant à ses pas, il chercha à comprendre ce qui permit à ce minable d’atteindre la Maison blanche. C’est sans doute ce parcours improbable qui choqua le plus le sévère et rigoureux John Dupped, que les marches du pouvoir soient aussi accueillantes et puissent servir de tremplin à de tels personnages qui dévalorisent la fonction présidentielle.

Pour lui, les hommes de conviction et de tempérament, les grands prédécesseurs comme Abraham Lincoln, Woodrew Wilson ou plus près de lui, Franklin D. Roosvelt se fondaient dans le passé, symboles dont seules les ombres tutélaires rappelaient encore une grandeur aujourd’hui bien oubliée.

John Dupped était épouvanté par le climat qui se dégageait du clan Bush et de la nébuleuse qui gravitait autour de ses leaders. George W Bush multipliait impunément les erreurs de gestion mais les investisseurs s’arrangeaient toujours pour transformer le plomb en or et les faillites de Bush en profits et gains substantiels. Pas pour le salariés concernés bien entendu. John se passionnait à démonter les mécanismes, les manipulations financières qui permettent de parvenir à cette situation paradoxale en apparence seulement de dégager des profits considérables : liquidation des actifs, primes exceptionnelles, financements croisés, agiotage, jeu des taux de change… la liste est longue pour qui ne manque pas d’imagination. 

Le comte de Mirabeau donne une définition savoureuse –et toujours d’actualité- de la spéculation qui est « l’étude et l’emploi de manœuvres les moins délicates pour produire des variations inattendues dans le prix des effets publics et tourner à son profit les dépouilles de ceux qu’on a trompés. » Belle phrase intemporelle de la part d’un homme qui s’y connaissait en filouterie !

Finalement, les montages sont assez simples, même si les mécanismes sont plutôt tortueux et difficiles à démêler, il faut avoir le doigté, le savoir-faire nécessaire pour presser le citron avec assez de dextérité et de maestria pour ne pas attirer l’attention. Le plus tard possible en tout cas, l’opacité organisée étant la condition essentielle de réussite.

John Dupped y voyait la mainmise de plus en plus active du pouvoir financier et des interactions de plus en plus étroites des groupes dirigeants au croisement du politique, de l’économique et du financier. De quoi mettre à mal l’équilibre du jeu démocratique. Tout ce beau monde fait désormais la pluie et le beau temps dans ce beau pays d’Amérique où le citoyen est très loin de tout ça –ceux qui savent ne diront rien- les signes avant-coureurs sont à peine perceptibles pour qui est un béotien, un citoyen qui ne soupçonne rien de ce pouvoir souterrain qui œuvre selon sa stratégie et ses intérêts.

George W Bush commence sa carrière politique par une cuisante défaite lors des élections au Congrès qui se déroulent en 1978, malgré l'appui financier de Jim Bath, associé à la famille Bin Laden et à Bin Mahfouz, le fameux financier qui sous couvert de mouvements de fonds, finançait des groupes islamistes extrémistes. Peu de temps après, il crée sa propre société pétrolière Arbusto Energy. Il aimerait bien agir comme son père, imiter la façon dont il a réussi, mais ses résultats seront à l'opposé, catastrophiques. George W Bush se révèle un velléitaire qui traîne son ennui dans les boîtes de nuit et dans l'alcool, il n'a pas hérité des qualités d'opportunisme de ce grand-père qui est son modèle.

Sa société sera très vite en grandes difficultés et sauvée d'une faillite inévitable par l'appui attentif de ses proches et les hautes relations financières du clan Bush. Les appuis financiers d'amis riches et puissants ne lui feront jamais défaut et, bien mieux, ses nombreux échecs se transformeront toujours pour lui en opérations fort rentables. Ce n'est pas parce qu'une entreprise connaît les pires difficultés que son directeur ou ses actionnaires n'empochent pas des revenus ou des primes considérables.

Cette technique à la limite de la légalité, surtout très  immorale en tout cas, insupportable, a été depuis largement utilisée par les patrons d'entreprises multinationales qui ne socialisent que les pertes et ne sont pas soumis à une obligation de résultats, pas même à rendre des comptes. Forme pernicieuse de démocratisation du capitalisme. Dans Arbusto Energy, on trouve des capitaux provenant de la famille (3 millions de dollars de sa grand-mère par exemple), le financier William Draper, le président d'une chaîne de drugstores et l'ami Jim Bath qui détient 5% du capital et sert aussi de prête-nom à la famille Bin Laden.

Ces financiers, gens avisés en temps ordinaire, semblent investir à fonds perdus dans cette affaire dirigée par un novice qui, de surplus, ne possède ni titre ni compétence. Et ce n'est pas le changement du nom de la société, passant d'Arbusto Énergy à Bush Exploration Oil Co qui changera quelque chose. Comme l'écrit un journaliste : « Le placement est financièrement désastreux mais politiquement fructueux. » Et coïncidence fort opportune et heureuse : George Bush père est devenu entre-temps le vice-président de Reagan.
 
Philip Uzielli, financier encore plus complaisant, achète pour un million de dollars 10% des actions de cette société agonisante qui ne vaut plus grand chose. Opération financière ou mécénat ? Cet homme a fait fortune au Panama au temps de la vice-présidence de son ami George Bush dans un pays dominé et à la solde des États-Unis. Mais la situation de cette société ne s'améliore pas pour autant. George W Bush trouve de nouveaux sauveurs et fusionne avec Spectrum 7, petite société pétrolière de l'Ohio.

Opération particulièrement intéressante pour un homme près de la faillite : il cumule les fonctions de PDG et de président du conseil d'administration et reçoit en sus 13,6% de l'ensemble des actions. Fabuleux cadeau; plus la société périclite et plus son PDG s'enrichit. 

Pouvoirs et contre-pouvoirs
Ce qui désola le plus John Dupped, au fur et à mesure que son enquête progressait, fut que décidément, rien ne prédisposait cette espèce de dilettante cynique et complexé à devenir président, surtout que rien ne l’y préparait et qu’il traînerait ainsi dans les allées du pouvoir ses problèmes personnels et son incapacité à s’imposer. Il resterait une marionnette aux mains de "l’establishment politico-financier" qui l’avait porté au pouvoir suprême et à qui il devait tout, devenant leur obligé, une marionnette rassurante exhibée à la face du bon peuple.

Des journalistes d’investigation comme Moly Ivins avaient largement dénoncé ce scandale, secoué les bonnes consciences mais l’effet médiatique ne dura guère ; volatilité de l’actualité ou intervention de bénéficiaires du système, la campagne fit long feu et l’indignation initiale retomba vite. Quelques journalistes du Washington post tentèrent bien une relance de l’affaire par des articles de fond, un feuilleton politico-financier bien troussé, on assista même à des prolongements judiciaires, mais rien n’y fit.

L’opinion publique se lasse vite, un scandale chasse l’autre, les centres d’intérêt se portent sur d’autres révélations, il suffit d’un fait divers finement ciblé pour envoyer aux archives des semaines d’enquête. Les stratèges en communication le savent bien qui ont dans leur besace tous les moyens pour tirer les ficelles de l’information.  Et John mesurait à cette aune du pouvoir limité de la presse combien la démocratie peut être fragile entre les mains de puissances qui n’ont de cesse que de nier l’existence des contre-pouvoirs et de les combattre pour les empêcher de jouer leur rôle.

A force de ténacité, il est parvenu à lever quelques voiles sur les pratiques douteuses et parfois frauduleuses des magnas de la finance. Il a fait ce qu’il s’était promis de faire pour avoir la conscience en paix : avoir le cœur tranquille, se sentir en règle avec lui-même dans la réalisation du contrat moral qu’il s’était imposé. Accomplir sa tâche avec sérénité et sans grande illusion. Au fond, il resterait toujours le même, un homme de devoir.

En fait, tous ces petits malins de financiers comptent sur l'intervention, sur l'amitié bien comprise du vice-président pour trouver une solution acceptable et éviter la faillite du fils du vice-président qui ferait tache dans sa carrière politique et dans le curriculum vitae de son rejeton, qui n'est déjà pas si engageant. Ils espèrent bien que George Bush reçoive l'investiture du Parti républicain et puisse succéder à Ronald Reagan en devenant le nouveau président en 1988. Un coup de pouce du destin politique en quelque sorte, un formidable retour sur investissement. Mais pour le moment, Georges W Bush est toujours aussi incompétent et Spectrum 7 perd 400.000 dollars par semestre.
 
La journaliste Moly Ivins, qui suit la carrière de Bush junior, résume ainsi son parcours : « Il est arrivé à Midland dans la banlieue de Houston  en 1977, a créé une première compagnie, perdu en 1978 une élection au Congrès, relancé une nouvelle compagnie, perdu plus de deux millions de dollars appartenant à ses partenaires pendant que lui-même repartait de Midland avec 840.000 dollars en poche. » Pendant que ses partenaires perdent leur mise, lui s'enrichit à chaque nouvel échec. 

Puisque le système fonctionne si bien, le scénario va se reproduire en 1986 où la société Harken Corporation absorbe Spectrum 7, lui évitant une nouvelle fois la faillite, une société que Time Magazine présente comme « une des plus mystérieuses et déroutantes créations de l'univers de l'exploitation pétrolière. » C'est dire son goût pour le secret et leurs combinaisons financières opaques. Lors de cette transaction, George W Bush est nommé au conseil de direction, reçoit 600.000 dollars plus 120.000 dollars par an comme consultant. Fabuleux jackpot. De toute façon, un consultant non consulté est quand même payé. Décidément, les sociétés de George W Bush ressemblent à un tonneau de Danaïdes qui se vide à mesure qu'on le remplit -et à son seul profit.

Pour ses partenaires financiers, le rejeton des Bush n’est qu’un investissement et ils comptent bien se rattraper plus tard sur de fructueux arrangements financiers ou de juteux marchés publics.

L’intronisation de Bush junior
Au début des années 1990, à l’époque où George W Bush s’engage en politique, John Dupped traverse une période des plus difficiles. Il sait qu’il restera un homme de dossiers, l’un de ces hommes de l’ombre qui, même s’ils possèdent un certain pouvoir, resteront des anonymes, craints et respectés le plus souvent certes, mais comme il en raille lui-même d’un air grinçant en songeant au principe de Peter, qui « ont  dû atteindre leur niveau d’incompétence. »

Une belle carrière sans doute, le respect des gens de Wichita lors de ses rares apparitions dans sa ville natale, en atteste, mais sans perspectives à l’heure des bilans. Il n’était cependant pas homme à mariner dans des ambitions professionnelles ou des angoisses métaphysiques et il lui restait ce but qui le dévorait, mener à bien son enquête pour faire la lumière, traquer la vérité, rien que cette fichue vérité assez obsessionnelle pour qu’il confie son long parcours solitaire, le lent cheminement de son enquête à ses carnets.

D’instinct, il était revenu dans le New-York de sa jeunesse, les années de bonheur au début de son mariage avec Patty, cette grande fille blonde si douce, aux yeux clairs et mélancoliques qui l’avaient séduit au temps de leurs études universitaires, dans cet amphithéâtre écrasant où un docte professeur, du haut de sa chaire, daignait les éclairer de sa science non moins écrasante.

Longs échanges de regards fuyants au début, de plus en plus appuyés au fil des jours au hasard des grands amphithéâtres de l’université. Aussi timides l’un que l’autre, il fallut toute l’entregent de l’ami Frederik Conoly qui finit par provoquer une rencontre… fortuite.
C’est à Greenwich village, le quartier de sa jeunesse, qu’eut lieu le rendez-vous décisif. A la terrasse du « Bistrot » au décor suranné de vieux café français avec ses tables de bois aux pieds droits et ses chaises aux pieds contournés et hauts dossiers épousant la forme du dos, il se perdais maintenant dans des souvenirs à la fois chers et douloureux. Je lui en fis la remarque : « Je vous sens perdu dans vos souvenirs John, absent. »

Un sourire éclaira alors son visage et  il reprit le fil de son récit, à la recherche du temps insouciant du jeune étudiant venant de son Kansas natal. Il m’a ensuite emmené déjeuner du côté de Manhattan, au nord de Greenwich village, à l’angle de University place et de la 14ème rue, dans un de ces "diners" où l’on sert des omelettes, des pancakes et des gaufres dans un décor rétro sympathique et bon enfant.

Balade dans le quartier, véritables monuments historiques que sont ce qu’il appelait « les mews », pensez, des maisons dont certaines dataient des années 1830. De vraies antiquités, ici. En fait, il vit plutôt de gentillets plans courants, jolies maisons de briques rouges aux joints de ciment peint avec leur jardin attenant, le charme désuet de rues pavées réservées aux piétons. Beaucoup d’enseignants avaient peu à peu investi les lieux ; ici on s’apprécie, on s’interpelle, on s’invite, village où tout le monde se connaît, façon de vivre d’une classe moyenne un peu en marge, un peu bohème, qui a conscience d’être privilégiée.

On lui présenta un Français exubérant, un peu journaliste, un peu romancier, un peu je ne sais plus quoi, une espèce de brasseur d’affaires qui plaisait beaucoup, primaire et exotique, qui connut son heure de gloire qui lui valut le titre envié de « French winner » dans les colonnes de Times Magazine… dont il se rengorgea tant que dura l’engouement et qui retomba dans l’ombre du jour au lendemain, anonymat dédaigneux de la vaste Amérique dont il s’accommoda tant bien que mal.

John occupait alors l’une de ces petites maisons à la façade "terracotta" dans une ruelle sinueuse propre à Greenwich village, tracée sur un ancien chemin pastoral. Une autre vie pour lui, un environnement qui tranchait avec les tracés rectilignes des autres quartiers new-yorkais. Après son mariage avec Patty, il préféra rester dans ce quartier, emménageant dans une maison plus spacieuse, une élégante "brownstone" à la façade de petites briques rouges égayée d’un large perron de pierres blondes. Mais le bonheur fut de courte durée. Après le divorce et sa nomination au NARA, le National Archives and Records Administration, il préféra quitter ‘sonNew-York sans gratte-ciel pour se rapprocher de son travail à Washington.

Nouvelle rupture qui devait lui permettre de se consacrer entièrement à sa tâche comme on se jette à l’eau.
Rupture spatiale aussi dans cet appartement cossu et fonctionnel pour cades supérieurs. Rupture des souvenirs encore, ceux laissés à  Greenwich village, comme tout ce qu’il avait laissé à Patty ou abandonné dans la maison. On se débarrasse plus aisément des objets que des souvenirs. « J’ai l’impression de rentrer dans le rang », note-t-il dans l’un des ses carnets.

Il reprit contact avec son ami Frederik Conoly qu’il avait eu tendance à délaisser au temps de son mariage, allant passer une semaine chez lui dans le Connecticut avant de rejoindre son nouveau poste à Washington. Ce fut un séjour de retrouvailles et de détente, la pêche dans le ruisseau qui coulait au bas de sa propriété, de balades dans la belle forêt de résineux qui s’étendant vers Hartford où jusqu’à l’océan. Il se sentit alors en pleine forme pour reprendre son enquête avec encore plus de pugnacité qu’auparavant.

Les choses allant en empirant -mais le contraire eût été surprenant- il fallut trouver une nouvelle solution. Cette fois, c'est l'Union des Banques Suisses (l'USB) qui apporte 25 millions de dollars avec la filiale suisse de la BCCI. Cette banque que le financier Bin Mahfouz contrôle à 20%, était déjà intervenue dans une vente d'avions faite par Bush, alors directeur de la CIA. Si des financiers saoudiens renflouent la société du fils Bush, s'ils investissent aussi massivement dans l'état du Texas, ce n'est pas sans contreparties patiemment négociées. 

Tous ces financiers ont voulu faire des Bush des gens puissants certes, mais qui leur sont redevables, leurs obligés. Tout se paie un jour ou l’autre et les généreux mécènes se transformeront bientôt en créanciers. John Dupped devient amer à cette époque. Il voudrait évacuer ce climat étouffant d’une collusion entre les affaires et la politique, il voudrait retenir certaines illusions qu’il sent lui filer entre les doigts, il rêve parfois d’être de nouveau l’adolescent candide, insouciant d’une ville sans histoires d’une ville de l’Amérique profonde quelque part dans le middle-west. Mais voilà, il avait voulu savoir ; et il savait.  
  
Pour revenir au Texas, Khalid Bin Mahfouz rachètera en 1985 la Tower Bank contrôlée par James Baker, l'ami intime de George Bush, qui deviendra son secrétaire d'état. La BCCI, cette banque tentaculaire à capitaux saoudiens dont on saura plus tard qu'elle drainait beaucoup d'argent vers les réseaux terroristes et qu'un enquêteur américain n'hésitera pas à appeler un « véritable syndicat du crime, » était décidément bien proche de la famille Bush. Beaucoup trop proche diront certains pour que cette relation soit saine. 

On allait en avoir une nouvelle preuve en janvier 1990 avec la société pétrolière du fils Bush qui s'appelle désormais Harken Energy. À cette date, quelque deux ans après l'élection de George Bush à la présidence, une information si surprenante circule qu'elle stupéfie le milieu pétrolier -qui pourtant en a vu d'autres : L'émirat de Bahreïn confie à la petite société Harken Energy -qui n'a aucune expérience en matière d'extraction offshore- une magnifique exploitation au large de ses côtes. A priori, une décision incompréhensible... qui fait beaucoup d'envieux. C'est ainsi que l'on retrouve une nouvelle fois la fameuse banque BCCI, la Banque de Crédit et de Commerce International. 

L’argent du pétrole
John Dupped a été très intrigué par les liens étroits tissés entre le clan Bush et les émirats arabes dans ce golfe persique qui regorge de ce précieux or noir, gage de développement et d’essor économique. De quoi faire tourner bien des têtes.

Il y voit comme un parfum de scandale, convergences d’intérêts qu’il assimile à une collusion, échanges de services rendus contre apports de capitaux. Même les plus puissants ménagent ces richissimes émirs dont les capitaux flottants sont perçus comme une menace d’invasion d’une galaxie venue d’un film de science-fiction. Ils fascinent par le naturel avec lequel ils peuvent faire valser leurs énormes masses monétaires pouvant déstabiliser n’importe quel système financier, par cette morgue qu’ils affichent devant ce pouvoir démesuré que rien ne justifie.

Ceci n’inquiéta nullement le clan Bush qui se bouscula pour obtenir leurs faveurs, activer des réseaux anciens surfant sur les crises. Et leurs financements occultes, dont ont bénéficié parfois des groupes intégristes furieusement anti-américains, n’ont pas davantage troublé leur conscience et modifié leur stratégie. Finalement, pensait John, cette duplicité est de même nature, ressemble à la connivence entre l’aïeul Prescott Bush et l’allemand Fritz Thyssen pendant la guerre, la mondialisation a remplacé la guerre dans le concert des intérêts privé bien compris dont ils connaissent par cœur la partition.

Pour nombre de journalistes, il était évident qu'on voulait avant tout faire plaisir à la famille Bush. Mais la réalité est plus complexe. Le Premier ministre du Barheïn Shekh Khalifa, actionnaire de la BCCI et Charles Holster l'ambassadeur américain, bailleur de fonds de George Bush, ont largement pesé sur la décision. De son côté, Bin Mahfouz a joué de ses relations auprès du roi Fahd pour faire favoriser Harken Energy. George W Bush ne sera même pas reconnaissant de la sollicitude bienveillante et si efficace de ses puissants amis. Profitant de la flambée du cours de l'action, George W Bush revend le 20 juin 1990 les 2/3 de son stock d'actions, réalisant une superbe plus-value de 848.560 dollars. Une semaine plus tard, Harken Energy reconnaît une perte de 23 millions de dollars et l'action perd les 3/4 de sa valeur. Personne n'a osé évoquer un quelconque délit d'initié.
 
La famille Bush n'en est d'ailleurs pas à son coup d'essai dans ce domaine. Dans les années soixante, un soutien providentiel évita à Zapata, la société de Bush père, de grosses difficultés financières en lui permettant d'empocher un marché fort lucratif pour une exploitation offshore au Koweit. Circonstances identiques et mêmes mécanismes quelque vingt ans après. Zapata et Harken Energy, même combat. Qui a dit que l'histoire se répétait ? La petite histoire avec ses gros bénéfices, ses financements occultes et croisés, ses alliances politico-financières, plus sûrement que les lois pour empêcher de telles dérives. 

La réussite par le sport
« La compassion, c’est le modeste prix à payer pour se débarrasser du malheur d’autrui. »
Marc Dugain, "La malédiction d’Edgar", page 61


Du bon usage de la démocratie
Son expérience du base-ball et de dirigeant-supporter des Texas Rangers avait au moins montré à Bush la fascination du bon peuple pour les plaisirs simples, menus plaisirs du sport et du spectacle… et des avantages qu’il pouvait en tirer.

Ce n’était somme toute que la version moderne de la formule de Juvénal « panem et circenses » -"du pain et des jeux"- nourrir et amuser le bon peuple pour obtenir ses faveurs et avoir les mains libres, formule reprise ensuite par l’empereur Domitien qui, des jeux capitolins aux jeux séculaires, avait fort bien su manipuler la foule romaine.
Dictature césarienne et démocratie, même combat.

C’était aussi un moyen plus agréable et plus rentable que de passer son temps à serrer des mains ou à hanter des comices agricoles. Et nul besoin de pratiquer un sport pour en faire l’apologie ou en devenir son "fan" le plus assidu. Bush en tout cas avait trouvé la voie royale qui le mènerait au Congrès et jusqu’au sommet de l’État, à partir d’un populisme de bon aloi mêlant bons sentiments, chaleur du groupe, troisième mi-temps, exploits sportifs et bonnes œuvres.
Du bon usage de la démocratie à ses propres fins.

L'entrée en politique de George W Bush, que certains observateurs pensent liés à une réaction contre les frasques de Bill Clinton, est surtout le fait d'un populisme à l'américaine qui mélange d'une façon assez ironique politique et sport comme vecteur de réussite. C'est par le sport que le jeune dandy qui traîne son ennui et son spleen dans la vie et les bars, va se faire remarquer. Mais pas en jouant, en mouillant le maillot, non, simplement en encourageant les joueurs, en se faisant leur champion, leur premier supporter.

Deux mois après l'élection de George Bush à la Maison Blanche, Eddie Chiles, l'un de ses amis, décide de vendre son club de base-ball, les Texas Rangers, ce qui intéresse beaucoup George W Bush, l'un de ses plus fervents supporters. Avec de puissants appuis, il n'éprouve guère de peine à réunir les fonds nécessaires pour acquérir 2% du capital. Une participation modeste certes, mais il adorait son nouveau jouet, signait des autographes, se mettait en valeur, en profitant pour faire sa propre promotion et devenir populaire dans tout le Texas.

Il se comporte comme la vraie vedette de l'équipe, se rêve populaire et populiste, un bonimenteur à la Reagan qui devait séduire les salariés de la General Electric pour entretenir leur moral. Le clan Bush flaire l'ouverture et va transformer le club de base-ball des Texas Rangers en une entreprise de relations publiques au service du fils Bush et en une opération financière fort rentable.

Mystérieux Texas
John Dupped ne connaissait pas cette partie des États-Unis, cet état du Texas immense et arrogant –enfin, c’est ainsi qu’il le voyait- dont les villes aux buildings imposants semblaient vouloir rivaliser avec New-York et les grandes villes de l’Est.

Assez étonnant en apparence, le Texas n’étant pas si éloigné du Kansas, en fait juste séparé par l’état de l’Oklahoma. Mais à Wichita, on se méfiait depuis toujours des Texans et de leur mentalité de sudistes revanchards qui n’avaient jamais vraiment admis leur défaite pendant la guerre civile, on avait pris l’habitude de regarder vers le Nord, le cœur historique des États-Unis, le centre économique et politique du pays, et vers le Nord pacifique aussi, lorgnant vers l’extraordinaire essor de l’aéronautique à Seattle dont Wichita se sentait la petite sœur, enviant quand même un peu sa réussite.

Cette cité de l’état de Washington exerçait un grand magnétisme, attirant souvent des gens de Wichita comme son cousin Bobby qui s’y installa et y fit sa vie après son apprentissage de mécanicien d’aviation, malgré le rude climat d’un état situé à la frontière canadienne, à peine tempéré par l’océan pacifique.

Sous les dehors avenants de sa devise « Friendship » (l’amitié), le Texas « l’état de l’étoile solaire » ("lone star state") comme on l’appelait parfois, rêvait de faire briller son étoile sur toute l’Amérique et de river leur clou à l’Ouest californien et à ce Nord-est qui s’était toujours considéré comme le nombril du pays. 

Le 8 novembre 1993, George W Bush, fort de l'appui de son père et se ses amis, se présente au poste de gouverneur du Texas. Bien briffé par l'équipe paternelle, il martèle son unique slogan à cet électorat farouchement individualiste : soyez responsables, assumez-vous plutôt que de dépendre du gouvernement. Lui qui incarne si peu ce principe, il est élu avec 53% des voix. Ce qui est bon pour les autres n'est pas bon lui mais il a appris à cette occasion le pouvoir de la démagogie.

Il va s'en souvenir. Peu de temps après son élection, un richissime original Thomas D Hicks le rencontre et devient rapidement son ami, servant sa carrière et son compte en banque. S'il est difficile de s'y retrouver dans les embrouilles financières du gouverneur George W Bush, disons qu'avec son ami Thomas D Hicks, ils se renvoient la balle. Bush lui offre un superbe stade pour son équipe de Hockey sur glace les Dallas Stars, qui favorise à son tour un associé, le milliardaire Rainwater qui reçut une commission de dix millions de dollars après la construction du stade.

En 1998, un an plus tard, l'ami Thomas D Hicks rachète le club de Bush les Texas Rangers pour 250 millions de dollars, soit 3 fois le prix payé en 1989. D'après des indiscrétions, lors de la signature de l'accord qui lui laissait 15 millions de dollars net, le gouverneur George W Bush se serait écrié : « J'ai plus d'argent que j'en aie jamais rêvé ! »

C'est là toute l'ambition de monsieur le gouverneur. Fort des protections de son père et du parti républicain, George W Bush "oublie" de geler ses avoirs sur un compte spécial appelé un « blind trust » comme la loi l'y oblige, comme il oubliera aussi de déclarer ses revenus de la société Caterair reçus pour le poste de conseil de direction qu'il occupa entre 1989 et 1994.

C’est ce que John Dupped appelle « une des plaies de la démocratie », cette collusion entre milieu politique et milieux d’affaires. Il en découvrira d’autres traces, qu’il évoque aux détours de son enquête, lors de plusieurs séjours en France et en Allemagne.

Du Connecticut au Texas
Houston, où il avait passé la journée, flânant dans un « downtown » sans grand cachet, sans grand intérêt, représentait bien pour lui cet étalage de réussite, ouvert à la fois sur l’arrière pays et sur le golfe du Mexique à travers le canal qui la relie à la baie de Galveston. Oui, elle représentait bien ce défi à une certaine vision de l’Amérique, celle d’un Nord dominateur et celle d’un Ouest dilettante et multiforme, une volonté affichée d’affirmer sa différence et sa puissance. Peut-être une revanche depuis la guerre de sécession, cette opposition Nord-Sud qui longtemps avait nourri une frustration, un sentiment d’infériorité.

Curieux de mieux découvrir cet État, d’en prendre le pouls, il remonta une longue plaine monotone jusqu’à Dallas. Route sans charme dans ce plat pays où l’expansion est à la mesure de ses villes-champignons. Dallas, qui débordait sur Fort Worth et Arlington où il comptait se rendre le lendemain, construisait des buildings au même rythme que Houston. Emulation à fleuret moucheté entre la capitale et la plus grande ville du Texas.
La ville arborait fièrement ses tours, de la plus ancienne, le Magnolia Hôtel des années vingt à en croire son architecture, une multitude de petites fenêtres qui égayaient ses formes sévères, jusqu’à la Renaissance tower sur Elm street, dans son châssis de verre réfléchissant et déformant les images selon la lumière reçue. Il poussa jusqu’à l’angle de la Dealey plaza, devenue célèbre depuis l’assassinat du président Kennedy, plutôt déçu par son aspect tristounet, très banal.

Contraste, pensait-il, entre ces deux hommes, l’aura, le panache de John Kennedy, l’image du renouveau qu’il incarnait et a longtemps conservée, et cette image de roi de la gaffe qui a collé aux basques de George W Bush. Malgré ce déficit d’image, il collait parfaitement à cette terre d’adoption qu’était pour lui le Texas, revanche du Connecticut, berceau de la famille, un état plutôt démocrate et progressiste qui ne convenait guère au conservatisme des Bush. Et c’est au Texas qu’ils se sentiront à l’aise parmi ces petits blancs campés sur leurs positions ancestrales, avides de reconnaissance, à qui le pétrole et l’essor économique avaient donné de nouvelles ambitions.

John Dupped constatait avec un certain agacement que la mentalité du Texas était assez proche de son Kansas natal et qu’il ne se reconnaissait plus guère dans les valeurs héritées  de l’enfance. C’était peut-être bien la quatrième rupture de sa vie, cet arrachement aux valeurs de ses ancêtres qu’il avait cru longtemps ancrées en lui pour toujours, partie consubstantielle de lui-même qui ne pourrait disparaître qu’avec sa propre disparition.
Même la mort de son père ne l’avait pas marqué autant qu’il l’eût voulu. 

L’éloignement s’était mué en séparation, sans l’avoir voulu, sans qu’il ne prenne garde à ces liens distendus que l’absence avait finis par déliter plus sûrement qu’une rupture.  Il caressa l’idée qu’il était venu au Texas, qu’il avait effectué ce voyage pour prendre conscience de cette rupture, pour en évaluer les conséquences.  La lucidité, c’était digérer une succession d’événements qui n’avaient en soi que peu d’importance, pris séparément, mais qui mis en perspective, prenaient une certaine coloration, donnait tout son sens à sa quête.
Logique interne des ruptures en cascade.

Pendant ses deux mandats de gouverneur du Texas, un système opaque d'intérêts croisés s'organisa autour de George W Bush. D'après plusieurs enquêtes menées par le Dallas Morning Post et un organisme public Le Centre pour l'intégrité publique de Peter Einner, pièce du système Bush, repose sur un mécanisme assez simple de relations -pour ne pas dire de collusions- entre intérêts privés et puissance publique. Deux hommes vont essentiellement présider au fonctionnement de ce système. D'abord son ami Richard Rainwater : la privatisation des hôpitaux psychiatriques voulue par Bush bénéficiera surtout, selon le Houston Chronicle, à Rainwater par l'intermédiaire de l'une de ses entreprises la Magellan Health Services Inc.

Le système politique génère des flux financiers vers le privé qui alimente qui alimente à son tour, par des soutiens détournés, ses amis politiques. « Fonctionnement en circuit fermé » commente John Dupped. En sportif accompli, George W Bush sait qu’il faut savoir renvoyer la balle.

Quant à son ami Thomas D Hicks, il sera nommé président d'un fonds de placements qui assure la gestion des actifs détenus par l'université du Texas, l'University of Texas Investment Management Co. Un vrai pactole : 13 milliards de dollars d'actifs. Un audit révélera une gestion plus que douteuse de Hicks avec un taux de profit nettement inférieur à la moyenne et des prises de participation discutables dans le fonds d'investissements Carlyle qui se présente lui-même comme une firme « menant une stratégie d'investissements à l'intersection du gouvernement et du monde des affaires. » On ne saurait dire mieux pour présenter les lobbies et expliquer le système Bush.

Comme l'écrit un journaliste : « Carlyle était un véritable réseau d'hommes de pouvoir de premier plan, ayant leurs entrées auprès de tous les décideurs politiques, économiques et financiers, et capables d'influer sur leurs décisions. » D'après Larry Klayman, le président de l'organisation juridique Judicial Watch, la présence de George Bush père à la direction de Carlyle constitue « un conflit d'intérêts évident. » Déjà, des journalistes avaient trouvé très étonnant qu'un PDG d'un fonds d'investissements négocie avec le ministre de la défense d'un président qui fut salarié de ce fonds. Le fils Bush avait de qui tenir.

C’était peut-être dans les rues de Dallas et dans le stade d’Arlington qu’il pourrait trouver, au-delà de la saga des Bush, son propre cheminement et la vérité profonde de son engagement.

Les vertus politiques du base-ball
John Dupped se demandait si le sport, et le base-ball en l’occurrence, possédait un impact tel qu’il pouvait servir de tremplin et propulser un homme aussi obscur que George W Bush jusqu’aux plus hautes marches du pouvoir, jusqu’aux salons de la Maison blanche. Il y avait quelques précédents bien sûr, un arbitre connu siégeant au Congrès, quelques saltimbanques du cinéma devenus sénateurs et gouverneurs d’État, et même déjà président, fâcheux précédent, mais un type aussi insignifiant que ce fils d’un ancien président pouvait-il vraiment donner au monde autre chose que l’image d’une Amérique en déclin ?
Oh ! Pas n’importe quel type bien sûr, un produit de la classe dirigeante, maquillé, bichonné, formaté pour pouvoir au moins donner le change, mis sur orbite pour servir le système. 

Ces gens de l’élite ont un tel esprit grégaire que se fondre dans le groupe, devenir un rouage du clan, tisser des réseaux d’appartenance et d’affiliés –pour ne pas dire d’affidés-  est pour eux une seconde nature. Préserver à tout prix le groupe, se fondre dans le cénacle devait devenir un réflexe, le reste n’étant que de l’ordre du discours. Fils de président, frère de gouverneur, petit-fils de… un vrai pédigrée de chien de concours, manucuré et récuré en conséquence.

Le stade d’Arlington était à l’image de la ville : opulent et grandiose, le clinquant de la réussite, un bel ovale allant en s’étageant vers de larges gradins, s’ouvrant sur une pelouse impeccable, beaucoup mieux tenue que les squares de New-York. On y respirait l’odeur champêtre du gazon fraîchement coupé, on y sentait l’étalage de la perfection dans ce fleuron de la ville offert au ravissement de spectateurs bruyants, qui se voulaient aussi acteurs, encadré par l’œil fouisseur des caméras de télévision et de panneaux publicitaires racoleurs.

L’ambiance était à la hauteur du lieu : girls défilant en bottes blanches, short rose et caraco bleu, lançant leurs longues jambes vers la tête dans un balancement singulier des hanches, tournoyant d’une pirouette pour, dans la foulée, reprendre leur marche chaloupée jusqu’à la prochaine figure, au son d’une fanfare tonitruante qui se devait de chauffer la foule avant la confrontation musclée avec l’équipe adverse.

Les supporters entonnèrent à leur tour des chants musclés repris par tout le stade, se propageant comme par contagion jusqu’aux gradins les plus reculés, en un hymne à la gloire du sport et de leurs idoles, saupoudré d’un brin de chauvinisme texan. Des gens qui, John le reconnaissait volontiers, avaient le sens de la fête. Dans un vacarme indescriptible, les deux équipes firent leur entrée en gesticulant dans leur harnachement de guerriers et entonnèrent à leur tour un chant en l’honneur du sport et de l’Amérique.
Le match pouvait commencer.

Sa politique irakienne révèle sa manie du secret, sa curieuse conception de la démocratie, une pratique qui consiste à prendre des décisions sous forme de 'directives secrètes' : c'est ainsi que début 2002, Georges W Bush autorise la CIA (que son père connaît si bien pour en avoir été directeur) à utiliser tous les moyens pour renverser Saddam Hussein, y compris par la force pour le capturer ou même le cas échéant  le faire disparaître. C'est bien sûr Dick Cheney qui supervise et finance toute l'opération montée par la CIA.

Il pensait à l'époque qu'on pouvait noyauter le régime irakien, engageant des dizaines de millions de dollars pour saper le régime de l'intérieur, circonvenir, acheter des gens importants capables de renverser Saddam Hussein ou de le liquider. Il entretient à grands frais des opposants sans pouvoir -comme l'INC, le Congrès National Irakien- des gens qui passaient une bonne partie de leur temps à s'entre déchirer. Une politique stérile et dispendieuse dont l’étude des rouages mettait en lumière la collusion entre le pouvoir politique et les services secrets. Finalement, les pratiques du « cabinet noir » à la Française du XVIIIè siècle n’ont guère évolué.

Le parcours de George W Bush éclaire d'un jour nouveau les tendances de celui qui serait bientôt président des États-Unis. Sur sa personnalité nous possédons quelques témoignages qui, pour être sans aménité, ne s'en recoupent pas moins.

- Selon Marilyn Quayle, la femme du vice-président Dan Quayle colistier du père Bush, qui a son franc-parler -peut-être parce que son mari ne peut se le permettre- George W Bush était « un type qui n'avait jamais rien accompli et tout ce qu'il avait obtenu, il le devait à Daddy. » Philipps rajoutait que « pour la première fois dans l'histoire américaine, les qualifications d'un candidat à la Présidence ressemblaient à celles du prince de Galles : l'hérédité et la naissance. »

- De son côté, le Washington post du 21 avril 2002 écrit que « George W Bush est accusé d'indécision et d'incohérence stratégique face à une série de crises internationales : ces dernières semaines, les conservateurs pro israéliens et les états arables pro-palestiniens ont déclaré que la politique de Bush au Moyen-Orient, bien que de plus en plus active, manquait de conviction, de clarté et de stabilité. » Il est vrai que le Washington post n'a pas l'habitude de mâcher ses mots et traduit sans ambages ce que beaucoup pensent tout bas.

- Gerald Kauffman, l'ancien porte-parole du Parti travailliste anglais, déclare en 2002 que « Bush est le plus arriéré des présidents américains de toute ma vie politique» Voilà une phrase peu diplomatique, mais qui a le mérite d'être claire !

Des témoignages à l’emporte-pièce certes, mais qui n’en comportent pas moins un profond regret de l’image que donne des États-Unis son président. Éclairage extérieur aussi qui occulte l’essentiel, le fonctionnement pervers du système politique américain qui mélange si bien les genres dans un maelström de passe-passe pseudo démocratique qui préserve les apparences.

La boucle est bouclée
Les derniers avatars du clan Bush semblaient bien loin de l’aïeul Prescott, leur décontraction, leur vêture tranchaient avec l’uniforme –costume sombre, cravate noire, chapeau de rigueur- que portait toujours Prescott et ses semblables. Ils s’habillaient en quelque sorte dans l’air du temps ; bon chic bon genre façon 1925 ou années 2000, mais l’écart reste sensiblement le même.

Déjà avant guerre, on voit Prescott Bush photographié en Pologne, s’occupant lui-même d’activités minières. Peu après, on le retrouve directeur du groupe financier UBC, l’Union Banking Corporation, créé pour gérer les investissements allemand aux États-Unis. Il collectera ainsi des fonds pour l’Allemagne et en particulier pour la German Steel Trust, fournisseur de l’armée allemande en armements. Ses descendants, les deux présidents, vont suivre la même voie et fricoter avec la famille Bin Laden pendant que l’armée américaine guerrroyait au Koweit et en Irak.

Belle continuité dans la conception d’un état au service des intérêts particuliers de ses dirigeants. L’exemple même du « fonctionnement en vase clos » que dénonçait John Dupped. Lui "le p’tit gars du Kansas", ne communiait pas vraiment avec cette culture populaire mâtinée d’idolâtrie où le sportif est déifié comme un héros descendant de l’Olympe, un rêve qui passe, miracle prométhéen à produire des demi-dieux du stade.

Tout en rejetant cette dramaturgie, il ressentait avec émotion la communion qui s’en dégageait et dont, quelque part, dans toutes ses fibres de « p’tit gars du Kansas », il se sentait solidaire éprouvant ce besoin grégaire de rejoindre le troupeau, quitte à s’en vouloir ensuite. Il y voyait comme une espèce de réaction du peuple à se démarquer de ses élites qui niaient sa réalité et ses aspirations, sans illusions face au populisme forcé d’un George W Bush.

C’était la part de ses racines terriennes qui revenait malgré lui, au-delà de ce qu’il était devenu depuis son départ de Wichita, la fin de la guerre  et son retour d’Allemagne, cette part de lui-même irréductible au poids de son éducation et à sa nature profonde.

< Ch. Broussas, Val  - Feyzin, 5 Octobe 2013 - © • cjb • ©   >
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