mardi 20 octobre 2015

La fin des moyens

La fin des moyens - Pièce en 6 actes

La fin des moyens - Acte I          
Scène I Le bureau d’Harry

[Harry Sachs est un homme d’affaires très affairé, entouré d’un tas de matériel censés le relier au monde entier et le tenir informé "en temps réel.]
 [Harry, consultant l’écran de son ordinateur principal]

-
Ouh, ouh, on dirait que ça se corse, les cours ont encore grimpé ce matin. La bourse doit être encore en effervescence. La bourse… elle est comme un enfant hypersensible, il lui en faut peu pour surréagir, dans les deux sens d’ailleurs, et en ce moment elle est particulièrement gâtée…
[Le téléphone retentit, la secrétaire lui demande si elle lui passe son correspondant]

- Monsieur Merrill Lynch, oui je prends.
 Oui, allo Merrill, bien sûr j’ai vu, je viens d’ailleurs de consulter les derniers cours qui sont montés en flèche… c’es très réjouissant, sans doute c’est très bien, de mon point de vue, c’est même trop bien, beaucoup trop bien. On touche maintenant une autre couche de population, des emprunteurs moins solvables que nos clients habituels, générateurs de problèmes bien trop prévisibles. Et en plus, le passage à des taux variables n’arrange rien.
Oui, oui, je suis bien d’accord avec vous, tout ceci est excellent pour nous, d’une logique implacable. Quand le processus est engagé, personne ne peut le maîtriser.

[Harry vient à peine de raccrocher que son ami John-Pol Fitch pénètre dans son bureau]
[John-Pol]
Salut Harry, tu as bien l’air songeur.
[Harry] Ouais, c’est Merrill qui me téléphonait, d’une humeur radieuse avec les cours qui n’arrêtent pas de monter.  Plus il en a, plus il en veut.

- [John-Pol] C’est humain, non ?

- [Harry] Justement, il réagit plus qu’il agit, c’est sa nature mais pas forcément une bonne chose dans nos métiers. Quand la mariée est trop belle, il vaut mieux se méfier.

- Tu veux te marier maintenant, première nouvelle ? (rire)

- Plaisante bien, profites-en, tu rias moins quand le prix de tes actions aura fondu et que ton portefeuille sera devenu maigre comme une ablette.

- Quelle sortie tu me fais là, quel pessimisme soudain !

- Même pas ; je parlerais plutôt de lucidité. (Il lui passe un document) Lit, regarde bien la tendance des différents diagrammes. Il suffit de savoir lire, c’est tout. Tu peux constater que le rêve qu’on vit actuellement pourrait bien se transformer en cauchemar.

- [Rendant son documents à Harry] Ce ne sont que des statistiques tu sais. Intéressantes certes, mais pas de quoi provoquer un pessimisme comme le tien.

- N’oublie pas que dans ce cas, les évolutions sont exponentielles.

-  Tu as décidé de me gâcher ma journée. Fort heureusement, tu es bien le seul à jouer au Cassandre.

- Avec les nouveaux dispositifs, avec l’instauration des dérivés, les banques se désintéressent du devenir de leurs prêts. Elles laissent passer toutes les demandes de prêts pour palper le maximum de commissions.

[Harry tourne l’écran vers John-Pol] Jette donc un œil aux courbes d’évolution sur l’ordinateur.  
[Le téléphone sonne à nouveau]

- Oui, passez-le moi. (Se tournant vers John-Pol) C’est Morgan Stanley.
- Oui, allo Morgan, je suppose que tu me téléphones à propos des derniers cours boursiers. Ah, ils sont plus qu’excellents. Je t’avais déjà averti de cette tendance : les prix de l’immobilier ne cessent de grimper et tout le monde semble croire –ou feint de croire- que la hausse puisse être indéfinie. Les banquent semblent croire –ou feignent de croire- qu’elles pourront toujours se récupérer sur la vente des maisons dans un marché en dépression… à moins qu’elles ne parient sur une nécessaire solidarité et l’implication de l’État. Pourquoi pas. Nécessité ne fait pas seulement loi, elle fait aussi vertu.  
[Il raccroche et s’adresse à John-Pol]Morgan aussi se fait des illusions. Il ne croit pas non plus au cercle vicieux de l’engrenage. Pourtant, les précédents ne manquent pas. Les financiers aussi ont la mémoire courte. Lui et ses amis pensent être intouchables, sûrs qu’il leur suffirait de crier « au secours » pour être entendus et secourus. Toujours le syndrome de la barbichette.

- Qu’est-ce que tu racontes encore ?

- Le syndrome de la barbichette, c’est quand les choses sont tellement imbriquées qu’on entre dans un cercle vicieux infernal.
Toutes proportions gardées, ça se passe comme en 1913 quand les états étaient devenus tellement interdépendants par le biais des alliances réciproques qu’il suffisait qu’un seul ait l’idée saugrenue de déclarer la guerre pour que tous les autres se trouvent malgré eux entraînés dans une guerre mondiale.   

- Si je comprends bien, tu me mets en garde contre la logique de la situation actuelle et tu me susurres amicalement d’éviter comme on dit de mettre tous mes œufs dans le même panier.

- C’est un minimum, mais n’oublie pas également que les œufs sont objet fragiles. 

La fin des moyens - Acte II         28
Scène I La fête – Harry, John-Pol, Morgan, Merrill
[Harry reçoit quelques amis pour fêter son dernier coup de bourse qui s’est révélé être un coup de maître.] 

-  [John-Pol] Je lève mon verre à la gloire de notre ami Harry qui possède une intuition extraordinaire, un nez digne d’un fox-terrier, sans en  avoir les longues oreilles. [rires et approbations]

-  [Morgan] Pourtant, on dit que l’argent n’a pas d’odeur. Erreur, car lui, notre pote Harry, le renifle de loin, surtout les gros chèques. [rire général]

-  [Merrill] Non, non, surtout pas de chèques, uniquement du scriptural qui voyage sans passeport.

-  [Morgan] Alors Harry, nous donneras-tu enfin ta recette miracle pour devenir riches en quelques clics comme si on claquait des doigts. Si je tape "abracadabra" sur mon clavier, crois-tu que ça fera le même effet ?

-  [Merrill] Penses-tu, il doit tout bêtement aller faire brûler un cierge, le plus gros qu’il trouve, entouré de sa formule magique…

-  [John-Pol] Mais non, il a dû passer un pacte sulfureux avec le diable, comme Faust il a vendu son âme à Satan pour s’emparer du mot magique.  [rire général]

-  [Morgan] Nenni, nenni, le mystère est bien au chaud dans son coffre blindé. Alors, cher Harry, parle-nous donc ce secret si bien gardé ? Dans notre secte d’amis, fais de nous des initiés.

-  [Harry] Cher ami, par définition, un secret est un secret n’est-ce pas.

-  [Tous] Un discours, un discours. Le secret, le secret…

-  [Harry] Ah… si secret il y avait vraiment, je le vendrais très, très cher, tellement cher que vous n’auriez pas les moyens de vous la payer, même en vous coalisant.

- [Morgan] Justement, pour qu’on ait vraiment les moyens, initie-nous grand maître, au mystère de ta potion magique. N’es-tu pas devenu depuis cette éclatante manœuvre financière, l’un des hommes les plus puissants de la planète, celui qui peut le mieux peser sur les décisions financières qui devront être prises de toute façon pour conjurer la crise actuelle.

- [Merrill] Nul n’est mieux placé que toi pour tirer les ficelles puisque ta victoire même, par son ampleur, a contribué à accentuer la crise économique.

-  [Harry] Ah… je ne suis pas le Satan de l’économie et je ne saurais pas quoi faire de vos âmes –si tant est que vous en ayez une- (réaction générale) comment dire, il faut avoir le nez creux (puisque vous aimez les images olfactives) pour évaluer dans quel sens souffle la bise impalpable de Wall Street.

- [John-Pol] Alors, levons notre verre en l’honneur de celui qui a fait d’une catastrophe une force,  qui a su prendre les bonnes décisions au bon moment.    

-  [Harry] Profitons-en puisque l’avenir étant ce qu’il est, d’une dimension qui nous dépasse, mordons à belles dents dans ce que nous offre le présent. 

La fin des moyens - Acte II 
Scène II La fête (2)
[Des voix se font entendre, tenant un langage plutôt abscons qui laisse sceptiques les invités] 

-  [Oh, la bonne loi que voilà, juste quand il faut, une loi qui veut libérer les marchés –qui pourrait être contre ?- mais quelle aubaine pour les lobbies ô combien puissants que cet article si anodin en apparence qui interdit toute régulation des dérivés.
"Dérivés", dites-vous, ah ne se cache-t-il pas derrière ce terme passe-partout un super moyen  permettant aux banques locales de se décharger sur les banques d’investissement et d’être ainsi irresponsables.
Il fallait y penser et le Congrès l’a fait. Merci messieurs les députés !     
 [Chacun à tour de rôle]

- [John-Pol] Quelle est cette soudaine apparition qui nous interpelle,

-[ Morgan] Un Harry ventriloque flanqué de son acolyte satanique,

- [Merrill] Un "homo economicus" qui aurait tout compris,

- [John-Pol] Un nouveau Machiavel au visage de l’économie,

- [ Morgan] Tous les thuriféraires ligués et jaloux de son succès,

- [Merrill]  Une nouvelle bible pour gouverner l’univers…

- [Harry] Tout cela et autre chose, en somme. Bon, reprenons tout ceci.
Leçon n° 1 : mettre le pied dans la porte du système. Lobbying oblige. Rien de tel pour redistribuer les cartes avec des mesures comme abolir le contrôle des changes en Angleterre ou permettre de réunir banques de dépôts et banques d’affaires…

-  [Merrill] Oh la, la, que tout ceci est donc assommant ! [acquiescement général]

- [Harry] Tout ceci peut vous paraître sans intérêt, n’est-ce pas, et bien pas du tout. C’est même essentiel pour permettre aux banques de spéculer sur les marchés avec l’argent de leurs clients. Avec l’argent des autres… Et avec l’informatique, c’est encore plus simple, un jeu d’enfant pour qui sait utiliser le logiciel.

- [Morgan] Tu prévoies combien de leçons pour qu’on devienne opérationnels. En attendant, passe-moi donc les amuse-gueule.

- [Harry] Leçon n° 2 : Appliquer le credo : Échanger plus pour spéculer plus… en mettant au point des produits innovants.

- [John-Pol] Excellent programme ; nous sommes toute ouïe.

- [Merrill] Ah oui, belle expression que ces "produits innovants" qui doivent cacher bien des choses et des combines très secrètes !

- [Harry] Tout ceci cache effectivement des processus financiers sophistiqués- il faut bien appâter le public- qui demandent finesse d’analyse et expérience du marché.


- [Morgan] Mais quoi exactement ? Qu’y-a-il de si mystérieux derrière tes processus à la gomme ?

- [Harry] Ils répondent aux doux noms fleuris de swaps, de shorts… sans compter les fameux dérivés cités par les "voix du ciel".

- Ben justement, il est bien temps de nous mettre au parfum.

-  [Harry] Dans la relation entre un emprunteur, une banque locale qui prête et un investisseur, l’astuce consiste à transférer le prêt à l’investisseur. Résultat d’après vous ?

- [Merrill] Résultat nul, balle au centre.

- [Morgan] Arrête de déconner, il va en perdre son humour.

- [Harry] Vous avez raison les amis, plaisantez bien, plaisantez à votre aise, gaussez-vous de ce marché mondial, cet immense aire de jeu où tous les coups sont permis, arène où les dés sont pipés, où l’on sait qui va revêtir l’habit de lumière et qui va jouer le rôle du taureau.
On dirait un rituel théâtral, les rôles sont distribués, les projecteurs ciblent sur les vedettes rejetant le reste dans l’ombre, mais ici sur la scène intime quand un personnage est sacrifié, quand il meurt, il se relève, aussitôt ressuscité. 

- [Merrill] Belle tirade que voilà cher ami, ô rage, ô désespoir… mon verre est vide… et la bouteille aussi. Eh oui, nous voilà confrontés à la triste réalité, l’insondable viduité de la dive bouteille et l’inanité de nos actes. Empressons-nous d’en rire, de peur  d’être obligé d’en pleurer.
[Long silence gêné puis Harry reprend]

- [Harry] Reprenons pour la leçon n° 3, la dernière pour cette fois.
La banque ne pense plus qu’a optimiser ses bénéfices, et ce sans contreparties puisqu’elle a refilé ses prêts aux investisseurs, contribuant à déséquilibrer le système. Mais encore ?

- [Merrill] Ben, c’est normal, elle optimise ses processus…

- [Harry] Belle expression. Décidément, vous n’êtes pas très coopératifs mes amis.

- [Merrill] Ben… on n’est pas comme toi les vedettes de la bourse.

- [Harry] Les banques d’affaires détentrices des crédits en profitent alors pour proposer des assemblages financiers, les CDO, les Collateralized Debt Obligations, qui mélangent actifs fiables et actifs "pourris" qui deviennent ainsi invisibles. Et le tour est joué ! Je ne vous dis pas la suite quand le volume des prêts explose…
[[Ça suit toujours, là-haut au poulailler… vous avez pris des notes… mais (se retournant) n’ai-je point entendu quelques légers ronflements, et derrière mon dos encore…]]

- [John-Pol] Et toi Harry, tu as su profiter de la situation. Je vous propose de porter solennellement un toast  au plus embrouilleur de la planète !

-  [Harry] Merci pour l’euphémisme mais malgré vos mines goguenardes, on peut aussi jouer au super thriller au titre particulièrement "évocateur" de "grand short des hedge founds". Sous cette appellation se cache ce que vous appelez mon grand secret, celui qui a fait ma notoriété  mais qui finalement n’est que l’extension du processus qu’on vient de voir.

- [Merrill] Oh la la, quel brillant exposé. Tout ça me rajeunit et me rappelle mes années de fac e, les cours d’économie qui m’ont tant fait souffrir. Mon cher Harry, tu nous laisse sans voix.

- [Harry] Alors pour le moment, buvons à notre amitié qui m’importe plus que ma soudaine notoriété.

- [Morgan] Oui tu as bien raison, buvons à nous et à ta réussite. 

La fin des moyens - Acte III   
Scène 1 – La crise – Harry et Lehman
[Des éclats de voix se font entendre au secrétariat et un homme entre en trombe dans le bureau, se laisse tomber dans le fauteuil] 

- Harry, ah Harry, pourquoi m’as-tu trahi ? Pourquoi Harry ? J’ai tout perdu, sais-tu, tout perdu.
[Harry reste quelques secondes sans réactions puis se reprend] – Je ne te prie pas de t’asseoir, c’est déjà fait. Mon cher Lehman,  tu mélanges tout, réalité et sentiments, cœur et affaires qui ne sont pas forcément affaires de cœur.

 [Lehman n’écoute rien, tout à ses idées] – Tu aurais pu… Tout ce qu’on avait en commun… et l’amitié, oui l’amitié, Harry, dont tu sembles faire si peu de cas.

- Tu brasses trop de pensées, comme toujours, l’amitié dont tu sembles si friand, n’est pas un blanc-seing. Une opération comme celle que j’ai réalisée –et réussie- ne se conçoit pas sans des zones d’ombre et par là même, nécessite un total secret.

- Que tu présentes bien les choses, que tu réécris bien l’histoire ! En fait, tu m’as planté, tu m’as traité comme quantité négligeable et tu savais, espèce de salopard, hein tu savais pour les "subprimes". Tu n’ignorais pas, et depuis fort longtemps, que ce système était gangrené, bientôt condamné… et moi hors jeu par ta faute. Seuls quelques malins et quelques initiés (par toi, tiens donc) s’en sont tirés.

- Je refuse de me justifier devant toi… ou devant quiconque d’ailleurs. J’ai assez mis en garde les intéressés, ceux qui avaient le pouvoir d’arrêter tout ça, avant que ce soit trop tard. Mais les gens sont comme toi, ils n’entendent que ce qui les arrange, sous le joug des sirènes qui les charment. Je ne suis pas Ulysse pour les persuader de s’attacher au mât du navire.  
 Tu me prêtes un pouvoir que je n’ai pas.

- Ne me raconte pas d’histoires Harry, tu es au cœur du système, très bien placé pour en démonter les rouages et en connaître les failles.

- Eh alors, tu crois vraiment que j’étais libre, seul à décider. Le consortium secret comprenait treize membres éminents représentant des banques d’affaires, des compagnies d’assurance, des groupes financiers ainsi que des agences de notation. Rien que du monde de la finance, comme tu peux le constater.

- Oui, je reconnais bien ceux que certains appelaient "le gang des déréglementeurs" parce qu’ils avaient réussi à faire abroger les textes qui les gênaient, préalable à leur stratégie, mais aussi parce que dans le terme même, il y a  "menteurs".

- Ne cherche pas une quelconque conspiration d’un groupe aux intérêts mêlés là où il n’y eut qu’une exploitation, assez retorse j’en conviens, des possibilités offertes par le système boursier. 

- Idée diabolique que d’impliquer des agences de notation dans votre système pour qu’elles apportent leur caution technique et morale à votre montage politico-financier. Car vous avez aussi réussi à vous mettre les politiques dans votre poche !

- Tu sais parfaitement que rien n’est possible sans intervention des politiques Sans eux, pas de loi de "modernisation des marchés," pas de déréglementation et donc pas de manœuvre boursière possible.
- Chapeau : le coup était énorme et sans grand danger pour vous. Bénéfice net en millions de dollars ? Certains ont même parlé de milliards de dollars. Au point où on en est, pourquoi pas !

- Je t’en prie, pas toi. Laissons pérorer les concierges, se répandre les mauvaises langues, laissons pisser des lignes aux plumitifs et hurler les chiens quand passe la caravane. Quelques jours et il n’en subsistera rien.

- Que tu crois. On fait comme s’il ne s’était rien passé. C’est toi qui rêves maintenant. Sache que vous ne vous en tirerez pas comme ça !
[Lehman part en menaçant du doigt et en claquant la porte tandis qu’Harry se prend la tête dans ses mains puis relève la tête en s’exclamant] : Ah mon dieu, que je me sens seul ! 

La fin des moyens - Acte III 
Scène 2 – Harry et sa fille Christy
[Harry va s’asseoir dans son fauteuil tandis que sa fille pointe le nez dans le bureau] 

- Coucou petit père, à quoi penses-tu donc, rêveur et engoncé dans ton ? Tu n’as pas très bonne mine. Pourtant, je ne cesse d’entendre parler de toi, monsieur Harry par ci, monsieur Harry par là, il semble que tu sois devenu un personnage en vue.

- Bonjour Christy, viens t’asseoir près de moi. Ne confonds pas la vie avec les vagues de l’actualité. Porté aux nues aujourd’hui, descendu en flèche demain, oublié le surlendemain, telle est la dure règle qu’appliquent les médias qui dominent la société civile. Lucide et sans illusions sur les propos laudateurs qu’on me tient à profusion aujourd’hui.
Je suis fatigué de tout ça.

- Retourne-toi vers tes amis, Merrill Lynch et Morgan Stanley par exemple, qui ne te lâchent plus depuis quelque temps. Vas donc les voir au lieu de les joindre avec tous les ustensiles qui t’entourent, téléphones cellulaires, ordinateurs, tablette… que sais-je encore … on croirait un magasin d’informatique.

- C’est la rançon de mon métier, et de beaucoup d’autres… demain peut-être, de tout le monde. On se voit sur écran mais bien sûr, pour l’apéro, c’est pas le pied.

- Alors, change de métier. Sais-tu que de plus en plus de gens changent de métier et même de vie. Raz le bol d’une vie citadine trépidante, d’un boulot stressant et puis aus si l’envie de vivre autre chose avant qu’il ne soit trop tard.

- Peut-être, peut-être… mais l’addiction au boulot fonctionne comme une drogue, une affaire en appelle une autre… dans ces conditions, comment décrocher ? Quant aux amis dont tu parles, ce sont des relations d’affaires, des acolytes parfois quand on a des intérêts communs, adversaires dans le cas contraire. Question de tactique à appliquer dans tel ou tel cas de circonstance.

- Et tes autres amis alors ?

- Lehman sort d’ici, il m’a fait une vraie scène de jalousie. Il m’en veut de l’avoir laissé à l’écart, me jetant à la figure qu’il n’était pas, comme je le croyais, quantité négligeable, une espèce  de laissé pour compte bon à subir les effets collatéraux de nos décisions dévastatrices.
J’ai senti une haine monter en lui, qu’il était devenu mon ennemi.

- Et John-Pol ? Tu le connais depuis longtemps et vous semblez assez proches tous les deux.

- John-Pol, bien sûr. On se voit souvent mais pour des raisons professionnelles ou avec d’autres relations pour faire un bon gueuleton ou un partie de golf. Ça ne va pas plus loin. Il est toujours dans sa bulle et aussi égoïste que moi.

- Eh ! Et moi là-dedans ! Moi je suis là, ta fille Christy, tu te souviens.

- Ah ! Arrête donc de me faire toi aussi une scène de jalousie ! Oui, oui je me souviens, je ne suis pas encore gâteux. Toi, bien sûr, mais tu as ta vie et j’en suis parfaitement conscient. Je ne me vois pas dépendre de toi et par conséquent, rogner ta liberté.

- Ouh la la, que de questions existentielles ! Je croyais que tu étais un rationnel qui voyait tout à l’aune de ses analyses, sûr de son expérience et de ses compétences.
[Harry reste seul sur scène]

- Elle sait bien que je l’aime elle ma fille, d’un amour exclusif que je me reproche parfois et qui me conduire à vouloir détourner tous les hommes qui l’approche.
Oui, je me le reproche, je me fais violence parfois mais on ne se refait pas, n’est-ce pas ! 

La fin des moyens - Acte IV
Scène I – Harry et ses amis
[Le groupe est inquiet : les médias font un battage considérable depuis que la crise a pris une dimension mondiale.]  

- [Merrill] Que se passe-il encore, quelle est cette cabale lancée contre nous ?

- [Harry] Lors de chaque désastre, il faut désigner des responsables, désigner du doigt les boucs-émissaires.

- [John-Pol]  Il va donc falloir qu’on en trouve, passer à d’autres le mistigri.

- [Merrill] Ce qui veut dire ?

- [John-Pol] Le mistigri symbolise une embrouille dont on veut se débarrasser à la refilant à quelqu’un d’autre.

- [Morgan]  Donc, à nous de jouer.  

-  [Merrill] Ola, pas si vite, que nous reproche-t-on exactement ?

-  [John-Pol] Oh, peu de choses ! D’abord d’avoir sans vergogne ramassé la mise en accentuant la banqueroute générale, conséquence du syndrome de la barbichette, mais c’est surtout moi qui suis visé. Et surtout d’avoir fait payer la casse par le citoyen, d’avoir "braqué l’État" en le menaçant d’une faillite générale du système, d’avoir obtenu le renflouement des banques à hauteur de mille milliards de dollars. Sacrée performance !

- [Harry]
Pour impliquer l’État, le mettre à genoux, il suffit de lui agiter devant les yeux le chiffon rouge de la faillite et il réagit comme le taureau face au matador. Leçon à retenir. On devrait demain étudier dans toutes les universités ce bras de fer avec l’État comme les académies militaires décortiquent la stratégie de Napoléon à Austerlitz.

- [Morgan] Bon, on nous a donné un chèque en blanc pour à l’avenir pouvoir continuer à spéculer en toute impunité. Mais dans l’immédiat, comment éteindre ce feu que les médias ont allumé et nous désigne comme les coupables de cette déconfiture aux yeux de l’opinion publique ?

- [Harry] Revenons aux principes, rien de tel que de revenir aux fondamentaux : le vrai pouvoir s’exerce dans l’ombre. La lumière, ce sont les projecteurs de l’actualité qui nous éblouissent, nous mettent au premier plan aussi sûrement que s’ils nous montraient du doigt. Il nous faut donc autant que possible faire le mort : Pas d’interviews (pas question de vous faire mousser), pas de dîners en ville (vous ferez carême, ça vous fera du bien), pas de réponses aux provocations (et elles ne manqueront pas), passer la parole à nos avocats, ils sont payés (très chers) pour ça.

-  [John-Pol] Ça ne suffira pas Harry.
- [Harry] Effectivement, ça ne suffira pas. Simple préalable. A notre époque et de plus en plus, l’opinion se fait largement par les médias. C’est leur force –je n’épiloguerais pas sur ce thème- mais aussi leur faiblesse.

- Et c’est là bien sûr que nous intervenons. Tout le monde sait que l’argent est le nerf de la guerre, il est également une arme redoutable sinon absolu  contre les mauvaises pensées de nos adversaires, antidote radical aux velléités de malfaisance des jaloux qui voudraient bien nous nuire.

-  [Harry] Noyauter les médias, bien sûr, processus bien rôdé qui peut aller du stipendié bien rémunéré jusqu’au tarissement des sources publicitaires des médias en question qu’on finance en grande partie par ce biais. Indispensable. Mais pas suffisant.

-  [Merrill] Tu m’intrigues Harry. Alors que proposes-tu qui doive nous tirer d’affaires ?

-  [Harry] Oh, rien de bien nouveau, on peut agir sur le robinet financier comme sur le robinet de l’information, la réduire, jouer l’intox… les moyens ne manquent pas ; on verra le moment venu.

- [John-Pol] Cependant, ce qui est en cause, à travers une opinion manipulée, c’est bien la relation avec cet hydre qu’on appelle l’État. Il a été à l’origine du processus avec sa loi de libéralisation et il doit également être à sa conclusion avec son implication dans le règlement financier de la crise. Au prix d’une sévère ponction sur la collectivité.

- [Merrill] Si j’ai bien compris, c’est ce que nous allons faire. Et sans plus tarder.

-  [Harry] Il faut bien que quelqu’un paie la note : la question est bien de se repasser cette patate chaude dont, bien sûr, personne ne veut.

-  [John-Pol] Et dans ce domaine aussi, on est devenu des experts. 

La fin des moyens - Acte IV
Scène2 -  Bataille de communication
[Réunion de crise. L’opinion publique et les médias le mettent directement en cause, leur impute carrément la crise, font des reportages larmoyants sur les victimes….] 

- [Merrill, très contrarié] Écoutez plutôt messieurs, c’est édifiant, écoutez bien cet article publié dans le journal local de ce matin :
 Beaucoup de nos lecteurs se demandent comment on en est arrivé à la terrible situation actuelle qui jette à la rue des millions de nos concitoyens : eh bien la réponse fait froid dans le dos et questionne vraiment sur la façon dont certains mettent notre société en coupes réglées. Voici, schématisé, le processus utilisé pour
La stratégie financière repose sur quatre grandes étapes :
1- D’abord, les banques de crédit cèdent leurs prêts immobiliers à des banques d’investissement ;
2- Ces dernières fabriquent un nouveau produit financier répondant à l’acronyme barbare de CDO, espèce de mayonnaise mélangeant crédits fiables et crédits très douteux,(les crédits toxiques) ce qui fragilisent d’autant ce type de produit.
3- Pour que, malgré tout, ce produit soit attractif, on lui refait un lifting et on le refile à une agence de notation chargée de lui décerner un magnifique AAA, sésame obligé d’une excellente rentabilité.
4- Les  investisseurs comme les fonds de pension, peuvent acheter ces titres juteux et garanti les yeux fermés.
La boucle est bouclée et quand le volume des prêts explose, on démarche alors des populations plus pauvres donc moins solvables auxquelles on propose des prêts à taux variable…

- [Morgan] Ceci est intolérable. Décidément, il nous faut au plus vite réagir pour éviter ce genre d’articles et museler  la presse qui nous est défavorable.

- [Merrill] Et ce n’est qu’un exemple, j’aurais pu ouvrir beaucoup d’autres journaux avec un résultat comparable.  Cette fois, c’est la guerre.
Harry avait raison et je le rejoins à fond sur les solutions qu’il a préconisées lors de notre dernière réunion.

- [Harry] Il reste à nous mettre d’accord sur les actions à réaliser, mais mes amis, je pense que, compte tenu de l’urgence et des intérêts en jeu, ce sera chose aisée. En préalable, je vous propose de créer un fonds secret avec une mise de fonds initiale de cent millions de dollars dont je finance la moitié, le reste réparti à parité entre vous, pour améliorer notre image et être plus convaincants envers des adversaires qu’il faudra bien à un moment ou à un autre, transformer en partenaires. 

- [John-Pol] Donc, pas de vagues, on est gentils avec tout le monde et on achète, on finance tout ce qu’on peut, histoire de mettre de l’huile dans les rouages.

- [Harry] Tu as le don pour deviner ma pensée, John-Paul. Donc, pour continuer notre action, pas d’initiatives intempestives et surtout, pas de panique. On garde son calme en toute circonstance, on fait le gros dos en attendant des jours meilleurs. C’est comme le mal de ventre, douloureux, violent parfois mais rapide et sans conséquences.

- [Merrill] Oui, oui, tu as raison, pourquoi se prendre la tête après tout, on a les bonnes cartes en mains.
- [Harry] Décidément, vous êtes en pleine forme, Merrill aussi m’a devancé. Je constate qu’on est tous sur la même longueur d’ondes. C’est là un point essentiel et je vous remercie de votre confiance.

- [John-Pol] Morgan devrait prendre la tête de notre consortium financier et lancer un premier appel de fonds dès demain. Y a-t-il des objections à cette proposition ? (chacun accepte d’un signe et on s’apprête à se sépare sur cette décision)

- [Merrill] Voilà, maintenant qu’on a pris ces décisions, je me sens plus léger.

- [Morgan] Je vous remercie à mon tour de la confiance que vous venez de me témoigner et je puis vous assurer que je vais mettre tout mon zèle à appliquer ce programme.
[Harry raccompagne tout le monde sauf John-Pol qui reste avec lui]

- [Harry] Sacrée leçon d’humanité, n’est-ce pas.

- [John-Pol] Oui, j’ai admiré ta manœuvre et j’ai vu comment Morgan et Merrill se sont si vite ralliés à notre panache blanc. Eux qui passaient pour les plus dangereux prédateurs de la place nous ont rejoint sans coup férir, trop contents, soulagés même que tu t’occupes d’éteindre le feu sans se cachant derrière toi. (rires) Pour ces faux-jetons, si ça marche, c’est tout bénéfice, si ça foire, c’est de ta faute. Dans les deux cas, ils s’en sortent bien.   

- [Harry] Rien de tel pour souder un groupe que l’adversité. C’est bien dans les difficultés –j’évite le mot drame, ça fait mélo- qu’on se serre les coudes. Plus de concurrence, plus de coups tordus, plus de cabales, enfin plus d’envie de bouffer l’autre comme une tribu de cannibales civilisés, c’est-à-dire capables de sauver les apparences, de se faire des salamalecs en public et des crocs-en-jambes en privé.

- [John-Pol] Dis-donc, tu es en pleine forme à ce que je vois. Pourtant, rien de nouveau sous le beau ciel de notre planète bleue. Puisque tu évoques les cannibales, eh bien avec des manières moins nobles, moins policées, ils faisaient à peu près la même chose, se liguant pour écraser l’ennemi puis changeant de partenaires pour en écraser un autre. Ils se bouffaient allègrement les uns les autres sans avoir besoin de se croire obligés de sauver les apparences.
Différence intéressante mais finalement, on n’a pas vraiment progressé.

- [Harry] Si je ne déforme pas trop les méandres de ta pensée, la civilisation serait peuplée de cannibales qui se comporteraient en faux-culs.

- [John-Pol] Ouais, ouais… qui auraient du mal à s’assumer… des cannibales végétariens en quelque sorte.

- [Harry] On aura tout le temps après cette passe d’armes, de reprendre nos vieilles habitudes et les petites guéguerres entre nous, les petites blessures d’amour-propre et les gros profits.

- [John-Pol] Finalement, je sens que, quand tout sera fin, on va regretter cette époque.

- [Harry] Ouais… l’adrénaline… en attendant, on va fêter cette entente improbable.  

La fin des moyens - Acte V
Scène unique – Harry et Christy
[Christy entre dans le bureau de son père, un journal à la main]

- [Harry lève les yeux de ses documents] Ah… je vois que le journal a circulé…

- Bonjour père, est-ce vrai tout ce que raconte ce journal ?

- Les journalistes ont tendance à se prendre pour des experts en n’importe quoi.
[Elle s’assied en brandissant son journal]

- Celui-là semble plutôt bien informé. Je passe sur la présentation. Ah, voilà… Écoute plutôt :
« Ce  processus de stratégie financière repose sur quatre grandes étapes :
1- D’abord, les banques de crédit cèdent leurs prêts immobiliers à des banques d’investissement ;
2- Ces dernières fabriquent un nouveau produit financier répondant à l’acronyme barbare de CDO, espèce de mayonnaise mélangeant crédits fiables et crédits très douteux,(les crédits toxiques) ce qui fragilisent d’autant ce type de produit.
3- Pour que, malgré tout, ce produit soit attractif, on lui refait un lifting et on le refile à une agence de notation chargée de lui décerner un magnifique AAA, sésame obligé d’une excellente rentabilité.
4- Les  investisseurs comme les fonds de pension, peuvent acheter ces titres juteux et garanti les yeux fermés.
La boucle est bouclée et quand le volume des prêts explose, on démarche alors des populations plus pauvres donc moins solvables auxquelles on propose des prêts à taux variable… »

- [Harry] C’est assez schématique, bonne petite vulgarisation pour lecteur pressé. Si la réalité était aussi simple, tout le monde pourrait appliquer la formule et s’enrichir facilement.

- [Christy] Moi, pauvre béotienne, je trouve cet article très intéressant et je découvre, médusée, que des gens puissants ont les moyens de pervertir le système, de le modeler à leurs intérêts.

- [Harry] Ne crois pas tout ce qui est imprimé. Ces gens-là nous en veulent parce qu’on ne les laisse pas « faire leur travail » disent-ils, « on ne joue pas le jeu de la transparence » en refusant d’entrer dans leurs intrigues, en rejetant leurs interviews. Pourtant on leur a donné de la matière depuis le début de la crise, les meilleurs fournisseurs d’infos. Mais ils veulent plus, ils veulent autre chose, le « buzz » c’est leur obsession.  

- [Christy] Pourtant, l’article démonte bien le mécanisme qui a abouti à la crise.

- [Harry] Ne t’imagine  pas qu’il s’agit là de leur objectif. Il leur faut  donner du rêve au lecteur et lui laisser penser que tout est possible, que la finance, la bourse fonctionnent comme un jeu de poker menteur… certains pensent même qu’on doit bien pouvoir gagner au bonneteau…

- En tout cas, le public en redemande… et tout ça, à tes dépens !

- Ça fait partie de la règle du jeu : sous le dithyrambe se profile l’attaque, le croc-en-jambe.  Oh… Crois-moi, tout ceci n’est qu’écume de mer et je peux te certifier que cette campagne de presse va bientôt cesser.
[Christy reprenant son journal]

- Ceci dit, tu n’as pas encore tout vu mon cher père. La une du journal vaut son pesant d’or. Je ne résiste pas au plaisir de t’annoncer que tu es devenu, non pas l’homme à abattre mais « le roi de la fiance », « L’homme de l’année » comme titre le journal. Voilà, j’ai maintenant un père célèbre. Cale-toi dans ton fauteuil  et écoute un peu :
« Harry Sachs : l’homme de l’année »
« Après l’émotion suscitée par le "coup de bourse" extraordinaire réalisé par celui que beaucoup considèrent comme "le sorcier de la finance", (voir notre numéro précédent) la question se pose de savoir quels mécanismes, en particulier boursiers, rendent possible une telle réussite, comment un homme peut monter une si extraordinaire opération. »
 Si aucun des responsables concernés n’a daigné répondre à nos demandes d’interview, voici les premières données qu’on a pu recueillir pour expliquer cette réussite exceptionnelle. D’après ce que l’on sait, le système mis en place repose sur le développement d’un short, qui consiste à vendre à découvert, autrement dit à parier sur la baisse d’actions qu’on ne possède pas forcément, pour la racheter plus tard. Dans un marché déprimé, il est tentant de jouer sur le cours d’une action en la vendant à la hausse et à la rachetant quand on considère qu’elle a atteint son étiage.
Plus facile à dire qu’à faire dans doute mais ceci ne fait que déstabiliser les échanges boursiers sans apporter quoi que ce soit à l’économie... (voir en page 6 la suite de notre analyse) »

- La suite est du même acabit. Pour qui te connaît, ta biographie est un peu fantaisiste, plutôt gentillette pour ta jeunesse, ensuite ça se gâte quand ils te traitent de trafiquant et de chef du gang des financiers qui mettent la bourse en coupes réglées.

- C’est un compliment.

- Pas pour les auteurs de l’article.

- Si je m’étais planté, on saurait bien en tirer parti. J’entends d’ici les quolibets, je vois d’ici les articles vengeurs, pleins de morgue et d’ironie, leur plume trempée dans le fiel. Perdre, c’est prêter le flan à la risée de tous les jaloux, gagner, c’est  être livré à la vindicte de tous les frustrés. Ainsi vont les choses ici et il faut faire avec. 

La fin des moyens - Acte VI
Scène 1 – Harry et John-Pol
[John-Pol  entre dans le bureau d’Harry, l’ait tout affolé]

- Que se passe-t-il donc ? Que ton air affolé m’inquiète.

- Heu…

-Ce n’est pas ton genre de perdre tes moyens… Vas-tu parler enfin… Ton silence est plus dur à supporter qu’un aveu difficile…

- Christy a disparu…
[Harry blêmit, restant sans réactions puis il se lève, saisit son ami par les épaules et se met à le secouer]

- Que dis-tu… que sais-tu ?

- Elle repartait de chez moi quand, accoudé à la fenêtre pour lui adresser un signe  d’au revoir,  je l’ai vue sur le trottoir d’en bas, être jetée dans une camionnette par deux types masqués. Quelques secondes et le véhicule a filé à toute vitesse. Tout s’est passé tellement vite que je me suis demandé si je n’avais pas rêvé…

- Mais, d’après tes dires, elle n’a pas disparu, elle a été enlevée… oui, enlevée… tu sais ce que ça signifie ! [Il se prend la tête entre les mains puis au bout d’un moment] Qui est au courant ?

- Personne pour l’instant. Juste après avoir assisté à la scène, J’ai couru jusqu’ici pour t’avertir.

- Personne d’autre n’a pu assister à la scène.

- Non, tu connais la configuration de mon immeuble ; il est très improbable qu’il y ait pu avoir d’autres témoins.

- De sorte que pour l’instant, personne ne sait... Alors, silence sur toute la ligne. On va régler ça à notre façon. De toute façon, que pourrait faire la police ?

- Attention Harry,  tu joues avec le feu ; les truands, ce n’est plus Wall Street et c’est de la vie de ta fille qu’il s’agit aujourd’hui. J’admire ton sang-froid, je ne sais pas comment tu fais mais j’ai aussi peur que tu n’en fasses trop.

- Appliquer mon plan jusqu’au bout signifie mettre tout sentiment de côté, faire comme si cette affaire émotionnellement ne me concernait pas.

- Ton regard froid, ta logique glacée me font peur. 

La fin des moyens - Acte VI 
Scène 2 – Harry et Lehman 
[Harry est chez lui, dans son salon, quand Lehman y fait irruption, Harry a un mouvement de recul]

- Lehman ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu viens-tu faire chez moi, y pénétrant comme un voleur…
[Lehman, l’air mauvais, qui en veut visiblement à Harry]

- Moi, je n’ai rien volé et tu vois Harry, je suis toujours vivant. Un financier déchu ne se suicide plus de nos jours. On n’est plus en 1929, plus de jeudi  noir ou pourquoi pas, de vendredi rouge, pas davantage de fatalité et de cycles de Kondrachef.
Non, non, finie cette époque, maintenant il dénonce, il se sert des médias si possible, comme tu t’es si bien servi de moi.

- Mais…

- Ne m’interrompt pas, veux-tu ! Pas de chef ici, tu ne fixes plus tes règles, tu n’en imposes plus par ta superbe. Eh oui, j’ai retenu ta leçon : tout le monde se sert de tout le monde. Rien que de l’utilitaire, on en est revenu à l’homme-objet comme au temps de l’esclavage. En fait, quand on a pris conscience qu’on n’a plus rien à perdre, on retrouve sa liberté. Et au point où j’en suis, Je n’ai plus peur, moi.
[Lehman menace Lehman avec un coureau]
 
- Et toi, très cher ami, quel effet éprouves-tu de cette peur qui étreint, qui tort le ventre ? (rire grinçant)

- Tu ne ferais pas ça… Tu es devenu complètement fou mon pauvre Lehman !

- Justement, assez fou de douleur pour que la haine remplace la peur.

- Si tu me tues, tu n’auras rien. Alors, que me veux-tu ?

- Rends-moi ma dignité.

- Je ne peux te donner que de l’argent ; et j’en ai beaucoup.

- A combien estimes-tu la vie de ta fille ? Car c‘est bien ainsi que se pose la question.

- Laisse ma fille en-dehors de cette histoire. Qui as-tu entraîné dans ta folie ? Je m’attendais à des truands voulant m’extorquer une rançon, et voilà, je me retrouve face à toi Lehman, en face d’un homme qui m’est devenu autant étrange qu’étranger.

- Rends-moi tout ce que tu m’as volé. Ça t’arrangerait bien n’est-ce pas que, par ta faute, je sois devenu fou, incontrôlable ! Et bien, je vais te décevoir, rien de tel, je me sens parfaitement lucide et j’aimerais d’abord savoir, oui tout savoir des arcanes de tes magouilles.

- Si ça peut t’apaiser, j’y suis tout disposé.

[Harry est disposé à parler pour tenter d’apaiser Lehman qui arbore un sourire satisfait, bras croisés]
- Alors commence par le commencement.

- Écoute, tu sais aussi bien que moi comment ça se passe, comment je m’y suis pris… même si tu en ignores les détails. Je n’ai rien inventé. En gros, il suffit de se rendre maître d’un segment du marché en propageant judicieusement les bruits, les fausses informations qui font monter ou chuter, selon le cas, le cours d’une action, les gens qu’il faut avoir dans sa manche ou acheter, ceux avec qui on va  pouvoir s’entendre, s’acoquiner – pardon, trouver des partenaires est une expression plus adéquate ici, oublier le mot "entente" qui renvoie trop au cartel, à l’illicite- et, cerise sur le gâteau, réussir à faire croire qu’on est, comme l’a écrit la presse à mon propos, « le gourou de Wall Street ».
Après ça, on est intouchable. La parole aussi bien que le silence deviennent d’or. C’est aussi ça le marché.

- Sur ce chapitre, on peut te faire confiance ? Continue.
Sur les mécanismes globaux, il n’y a pas grand-chose à ajouter. Il suffit de dominer le marché en le manipulant… et plus le marché est instable au mieux c’est efficace. Quant aux autorités de régulation, elles sont largement dépassées par les intérêts en jeu et le jeu des pouvoirs qui s’affrontent… quant à l’État, il est aux mains des conglomérats qui font la pluie et le beau temps à Wall Street… confer la loi de libéralisation qui a permis que se développe l’envolée boursière à l’origine de la crise des "subprimes".

- Très instructif ce petit condensé des pratiques boursières, passionnant même, et surtout très édifiant. Tu devrais penser à le faire éditer. Pour une première séance, c’était plutôt touffu et je crois que j’en ai assez appris pour le moment – pardon, que NOUS en avons assez appris. 

La fin des moyens - Acte VI        40
Scène 3 – Harry, Christy, John-Pol et Lehman 
[Harry est stupéfait quand sa fille Christy et John-Pol font irruption dans son salon] 

- [Christy] Mon dieu, nous étions là dans la pièce à côté et nous avons tout entendu. Tout. Dans quel monde vivons-nous ? Dois-je en croire mes oreilles ? Père, oh mon père, dis-moi que ce n’est pas vrai, que tout ceci n’est qu’un terrible cauchemar.

- [Harry] C’est incroyable, ma maison est envahie. Je me trouve en face d’une conjuration. Même ma fille, même toi Christy !

- [John-Pol] Oh Harry, tu étais vraiment prêt à verser un milliard à Lehman pour le neutraliser ?

- [Harry] Bel enlèvement en vérité… Ma fille m’a menti, mon ami m’a menti, m’a manipulé… ils se sont ligués avec un type qui dit me haïr… et ils m’accusent d’être le roi des coups tordus. C’est comme on dit, un peu fort de tabac !

- [Lehman] Finalement, tu n’as pas changé, je m’aperçois que, d’aléas en avatars, d’ententes en complots, tu es resté le même, ce que dans mon aveuglement, j’admirais alors m’apparaît maintenant dans toute son horreur. On n’a pas encore apuré le passé.

- [Harry] Où veux-tu encore en venir ? Qu’est-ce que ça signifie ?

- [Lehman] Je vais être contraint de mettre les pieds dans le plat et de rappeler certains épisodes de ta vie passée que je connais bien.

- [Harry] Ah… voilà où tu veux en venir. Vas-y Lehman, balance ton fiel, déterre des cadavres, il en restera toujours quelque chose –et je sais de quoi je parle.

-  [Lehman] Moi aussi je sais de quoi je parle, monsieur le donneur de leçons, et je le fais comme témoin, vieux témoin de tes magouilles. Te souviens-tu de la façon dont tu t’es enrichi dans des opérations douteuses où je t’ai d’ailleurs donné un coup de mains, les actions-yoyo dont tu tirais les ficelles… Te souviens-tu quand tu me disais « pour s’enrichir, il faut faire les cours, les dominer, les manipuler au besoin, non le contraire »).

- [Harry] Tu me sers une nouvelle version de « J’accuse », formule facile qui a souvent été copiée et mal copiée.

- [Lehman] Te souviens-tu quand, après une éclipse, tu es revenu transformé, t’appelant désormais Harry Sachs et non plus John Himself, ton véritable nom, t’habillant avec un chic étudié et ayant l’oreille des plus hautes autorités. Changement radical. Mais on ne chasse pas le naturel si facilement et les ententes illicites ont continué, comme celle qui a abouti à la crise des "subprimes", réunissant les plus gros opérateurs de Wall Street qui y font la pluie et le beau temps.

Te souviens-tu aussi de ce pauvre Moody, monsieur Sachs-Himself, la façon dont tu l’as traité, ce nom ne claque-t-il pas à tes oreilles comme une gifle, ne te saisit-il pas les tripes dans un haut-le-cœur acide et des relents rances de remords ?
Êtes-vous éligible au remords, monsieur Sachs-Himself ? » Le passé remonte parfois à la surface comme la vase trouble l’eau pure ou la lie trouble un grand crû. Enlève ton masque, que se dessine enfin ta vraie nature, que ton vrai visage apparaisse enfin en pleine lumière, sous les feux des projecteurs ! (désignant les rampes de la scène)

[Christy, portant les mains à ses oreilles]
- Oh, la la, je me bouche les oreilles pour ne plus rien entendre.

[Lehman se fait menaçant, le montrant du doigt]
- Si je crache aussi sur ton fric, n’oublie pas vieille canaille que tout ceci a été enregistré et que, si j’entends aussi peu que ce soit, parler de toi, tout paraîtra dans les journaux. On dit qu’à notre époque, la mort médiatique est la pire de toutes. Toi aussi, tu es mort ! 
[Brice Lehman quitte la scène sans quitter Harry des yeux, après lui avoir craché à la figure]

 
La fin des moyens - Acte VI
Scène 4 – Harry, Christy et John-Pol 
[Dans cette dernière scène, seul Harry s’exprime oralement, Christy et John-Pol recourent uniquement à l’expression corporelle]

[Christy et John-Pol s’éloignent lentement de quelques pas, s’arrêtent, s’étreignent pendant qu’Harry se reprend un instant puis poursuit sa tirade]

- [Harry, s’essuyant d’un geste délicat avec son mouchoir]
 Même si je ne suis pas une blanche colombe, la bave de ce crapaud ne parviendra pas à m’atteindre.  Pour qui veut-on me faire passer ici ? Je serais une espèce de créature faustienne ayant passé un pacte avec le Diable pour  circonvenir les pauvres brebis de Wall Street, en abuser, les tromper ignominieusement par des détours artificieux. Quelle galéjade ! Pourquoi faire dire des messes sataniques pendant qu’on y est !
Ah… avais-je oublié, « je me sers des autres » me reproché Lehman mais que celui qui ne l’a jamais fait me jette la première pierre, et qu’il se regarde bien dans une glace avant d’accomplir ce geste ! Au début, ça me faisait sourire qu’on m’accole cette étiquette d’anti héros, image de ce qu’il faut éviter, parangon de la manœuvre limite, de l’esprit retors, j’en étais même un peu flatté de servir de bouc-émissaire aux médias qui font l’opinion publique mais on se lasse de tout n’est-ce pas, surtout de devenir une espèce de repoussoir, « d’ennemi publique n° 1 ».

 [Il s’adresse à sa fille qui cache son visage dans les bras de John-Pol]
 Je t’aime Christy, je n’ai jamais aimé que toi, oui que toi, même si je lis maintenant dans ton regard de la méfiance à mon égard, si tu penses que j’ai fait tout ça pour moi, uniquement pour moi, pour satisfaire mon ego, pour me faire mousser mais tu te trompes, oui tu te trompes lourdement. Les sentiments quand ils sont forts, ont tendance à se démultiplier, à hypertrophier nos réactions –oui, je sais ça, j’ai vécu ce genre d’expérience, ça t’étonnes n’est-ce pas- et à donner au moindre événement une place si énorme qu’il devient une bulle pouvant éclater à la moindre occasion.

- Que croyez-vous donc, je n’ai rien inventé, je n’ai fait qu’utiliser à mes propres fins les possibilités offertes par les transactions financières et boursières, non, je n’ai rien inventé, je ne suis qu’un vecteur qui sait tirer parti des ressources d’un système qui doit bien avoir sa raison d’être puisqu’il a tendance à s’étendre au monde entier.
Je ne crée rien, j’utilise l’existant, c’est tout. Vous pouvez bien me snober avec vos regards inquisiteurs de reproche comme si j’avais du sang sur les mains, vous pouvez bien me punir en m’abandonnant, en me laissant tout seul dans mon immense villa,  je n’ai rien à me reprocher. Que vous le vouliez ou non, c’est le système qui veut ça, c’est la société qui veut ça !
Vous en faites partie et vous ne pouvez rien y changer.

Récapitulatif

Acte I   s. unique    54                           Le bureau d’Harry – visite de John-Pol
Acte II  scène 1       28            82          La fête – Harry, John-Pol, Morgan, Merril
Acte II  scène 2       70           152         La fête (suite)
Acte III scène 1       45           197         La crise - Harry et Lehman
Acte III scène 2       34           231         Harry et Christy
Acte IV scène 1       48           279         Harry et ses amis - La cabale
Acte IV scène 2       70           349         Gestion de crise – puis Harry et John-Pol
Acte V  sc. unique  58           407         Harry et Christy
Acte VI  scène 1      24           431         Harry et John-Pol
Acte VI  scène 2      46           477         Harry et Lehman
Acte VI  scène 3      40           517         Harry, Lehman, Christy & John-Pol
Acte VI  scène 4      26           543         Harry, Lehman, Christy & John-Pol                            
Total  (490)    

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L’envers du décor

L'envers du décor - Pièce en 5 actes

L’envers du décor - Acte I Jean-Baptiste et le Spectre 1

Scène I
[Jean-Baptiste semble assez soucieux et  va s’asseoir sur le canapé situé face à la scène, un peu en retrait. Il ouvre un journal, le déplie, fait une moue et le jette à côté de lui.] 

-  Non seulement les nouvelles sont mauvaises,  je ne sais pourquoi elles sont toujours mauvaises, à croire que les journalistes se donnent le mot, mais en plus je ne me sens pas vraiment en forme, sujet à des cauchemars… et cette voix insistante… Ah ! Je donne bien du souci à ma pauvre Béatrice obligée de supporter mes sautes d’humeur.
[Jean-Baptiste pousse un profond soupir, les yeux au ciel]

-Oh la la, je sens encore la présence de cette voix qui me poursuit maintenant depuis plusieurs jours, qui me vrille les oreilles comme des acouphènes tenaces. Je ne parviens même plus à me concentrer. Ce bruit importun me crispe, use les nerfs quand je l’entends, encore plus crispant quand j’attends, impatient et sans illusions, qu’il revienne.
Quelle angoisse !
[Un rire énorme retentit alors, suivi de la voix si redoutée]

- Ne vous formalisez pas jeune homme, je suis bien là, effectivement, pour vous servir. Vous ne le savez sans doute pas mais vous arrivez à un tournant de votre vie.
- Que me chante-t-on là ? Curieuse sollicitude que de me poursuivre, me tarabuster depuis des jours !

-« On » dis-tu mon cher Jean-Baptiste.  Permets-moi de te tutoyer et appelle-moi simplement Spectre, c’est moins solennel que Commandeur, moins risible que fantôme, apparition ou voix de l’au-delà, que sais-je encore ; Spectre me convient bien, moins ambitieux que Satan bien sûr. Un bon compromis ; je m’en contenterai.

- Au moins as-tu l’éternité devant toi pour torturer ces pauvres humains et mener à bien tes funestes projets.

- Détrompe-toi, je suis le sort des hommes. Heureux mortels que les hommes. Imagine-toi ce qu’il adviendrait s’ils étaient tous éternels, irrémédiablement, contraints de porter leurs problèmes personnels, leurs petitesses, leurs tares, composer avec un passé qui s’épaissit et se sclérose dans un temps aboli, qui n’existe plus. N’as-tu jamais tenté d’imaginer un monde où le temps n’aurait plus aucune réalité, aucun sens sans qu’un frisson d’horreur ne te parcourt ?

- Dominer le temps dis-tu ; détrompe-toi, Je ne rumine pas ce genre de lubie, de désirs démesurés, surhumains, de rêves dangereux de puissance supprimant les invariants de la condition humaine. Je ne suis qu’un homme et je tiens à le rester n’ayant aucun goût à devenir Spectre comme toi, dieu ou demi-dieu, ou autre avatar d’Hercule ou de Zarathoustra.  

- Ola, ola jeune homme, que de fougue, quelle diatribe, quel procès instruis-tu donc contre ma personne si… évanescente !

- Je vous vois venir avec nos airs jésuites, vouloir sortir de sa condition d’homme est dangereux et notre siècle en regorge d’exemples. On a déjà donné. Il suffit d’ouvrir n’importe quel quotidien ou de regarder la télé pour s’en convaincre. Tenez, tenez, prenez mon journal, vous y lirez des choses édifiantes sur les turpitudes humaines, cette viduité qui sourd du bruit et de la fureur du quotidien.
[Éventuellement, lecture ou résumé d’un article du journal]

- Tu me prêtes de bien noires pensées… mais ne serait-ce pas les tiennes que tu me supposes ?

- Je ne te suivrais pas sur ce terrain. Tes raisons t’appartiennent, alors ne me prêtes pas tes sentiments. Sans doute voudrais-tu toi aussi modeler l’homme sur tes délires ou tes fantasmes mais on en a tant vu qu’on se méfie ; il faut croire qu’un chat échaudé finit par craindre l’eau chaude…
Mais quel est maintenant ce tintamarre qui s’approche ? 

L’envers du décor - Acte I Jean-Baptiste et le Spectre1 (suite)
Scène II
[À ce moment, le Spectre se retire dans un même rire tonitruant et une musique de percussion retentit tandis qu’une voix profonde, venue d’on ne sait où, se met à résonner]

« Il se tenait là, à la manière de ces apparitions de théâtre, de ces personnages surgis d’une trappe ou du coup de baguette d’un illusionniste, derrière l’écran d’un pétard fumigène, comme si l’explosion d’une bombe, d’un obus perdu l’avait déterré, exhumé du mystérieux passé dans un … nuage d’encens… »
[1]

[Jean-Baptiste se bouche les oreilles et court autour du canapé puis de la pièce]
[Jean-Baptiste en aparté] : Cette voix qui me poursuit, me taraude et cette musique qui me soulève le cœur…

- [Le Spectre refait son apparition] : Monsieur Jean-Baptiste n’aimerait-il pas la musique ?

- Ça te plaît n’est-ce pas de me déstabiliser en m’envoyant tes sbires.

- Oh, oh ! Décidément, tu me prêtes bien des pouvoirs. Mais dis-moi Jean-Baptiste, que fais-tu donc ?

- Pour l’instant, bien obligé, je t’écoute. Même en me bouchant les oreilles, je t’entends encore.

-  Ne joue donc  pas sur les mots Jean-Baptiste. Ne connais-tu pas cette phrase d’Oscar Wilde qui a écrit que «le vice suprême est d’être superficiel. »
Alors dis-moi, que fais-tu de ta vie ?

-[Jean-Baptiste hausse les épaules en souriant] Je vis.
- Ce n’est pas une réponse, tout le monde vit.

- Détrompe-toi, Spectre qui devrait tout savoir, n’es-tu pas également omniscient ? Enfin, peu importe. Je m’efforçais parfois de prendre la vie au sérieux mais très rapidement, je constatais la frivolité de ce sérieux que je m’imposais. Tout le monde respire, règnes végétal et animal confondus, va et vient, subvient à ses besoins, vaque à ses occupations certes, mais après, cela suffit-il ?

- Je vois où tu veux en venir et ta question contient en elle-même la réponse.

-Si tu le dis.

- La poserais-tu si tu n’y avais par avance répondu ? Alors, explique-toi.

-Bah, ce n’est pas un scoop, la littérature fourmille de bons sentiments ; ça ne coûte pas cher. Pour la plupart des hommes, la vie est dure, car tel est leur lot : perdre sa vie à la gagner. Mais n’est-ce pas l’alpha et l’oméga de la condition humaine ? Vaste programme.

- Et qu’as-tu donc fait jusqu’à présent pour commencer d’exécuter ce beau programme ?
[Jean-Baptiste en aparté ] : Ce Spectre commence à m’irriter au plus haut point avec ses questions et ses airs supérieurs. Testons-le donc un peu.

- Toi qui possèdes des pouvoirs interdits aux hommes, que ne les utilises-tu pas pour soulager les hommes de leurs malheurs ?

- Ils sont assez fous pour faire leur malheur eux-mêmes. On ne peut faire le bonheur de quelqu’un contre sa volonté.

- Tu n’es qu’un pauvre moraliste tout juste capable de philosopher sur les dérives de l’humanité. Mais il suffit maintenant Spectre, tu ne sais que critiquer. Brisons-là, j’attends quelqu’un.

- Crois-tu pouvoir me chasser de cette façon cavalière, jeune faquin ?

- J’attends quelqu’un et n’ai nulle envie que tu tiennes la bougie.

- Oh ! Pour qui me prends-tu, je vois très bien au contraire. Ce quelqu’un bien mystérieux n’aurait-il pas de beaux cheveux blonds longs et soyeux, un minois des plus avenants, propre à réjouir le cœur d’un homme. Le portrait te convient-il ou dois-je continuer ?

- Tes informations datent un peu : elle s’est fait couper les cheveux et les portent plus courts désormais : tu ne la reconnaîtrais pas.

- Et toi, en fait que connais-tu d’elle au-delà de cette charmante silhouette, ce déhanché que tu affectionnes, cette façon d’être qui t’a immédiatement attiré –oui, oui, je le sais, tu t’en es assez vanté- qu’as-tu découvert au-delà de cette première vision, de cette « cristallisation stendhalienne » dont tu te réclames.

- Effectivement, comme Stendhal et la belle Angela Pietragrua. Sans la connaître, je l’ai reconnue ; c’est comme ça. Il y a des choses qu’un Spectre ne peut comprendre.

- Des hommes, je partage les tourments et les passions.

- En partages-tu vraiment tous les détours ? Permets-moi d’en douter. Ce qu’apprennent les hommes, c’est que la vie, ça s’apprivoise. On connaît les repères qui sont autant de jalons qui ponctuent le chemin des certitudes. Pas seulement ceux qui touchent notre condition, la naissance, l’union, la venue des enfants et la mort ou ceux que le corps social a sécrété au fil des siècles à travers rites religieux et rites païens. Il y faut aussi des points d’ancrage plus intimes qui fixent les projets de vie.  Oui, crois-en mon expérience Spectre, la vie ça s’apprivoise peu à peu comme le Petit Prince parvient à apprivoiser son renard.     

- Fort bien Jean-Baptiste, jouons ton jeu et dis-moi : que veux-tu, qu’attends-tu du temps qui t’est compté ?

 - Je veux tout puisque j’aspire au bonheur. « Je dois m’occuper d’être heureux. C’est un lourd travail… » Savez-vous, il y faut une volonté sans faille. [2]

- Le bonheur oses-tu avouer… la tentation d’un bonheur égoïste! Ciel, quel grand mot, un mot habituellement trop grand pour ces pauvres mortels que sont les hommes.

- Justement, les mortels n’ont pas de temps à perdre, surtout pas avec un Spectre.

- Ah, tu fais dans l’ironie maintenant, te détendrais-tu enfin ?

- Comment me détendre avec ces voix qui me poursuivent ou tes vaines questions !

- Questionnement essentiel au contraire. Que fais-tu de cette vie qui t’a été offerte ?

- je n’ai pas de compte à te rendre.

- Tu n’as de compte à rendre qu’à toi-même. Ne l’oublie jamais. 

L’envers du décor - Acte I Le Spectre 1
Scène III
[Le Spectre reste seul sur le devant de la scène, s’adressant au public]

- Je suis ce que vous voulez, Spectre ici et maintenant, pourquoi pas,  parce qu’il ne faut pas confondre l’aspect que je peux revêtir à un moment donné avec ce que je représente. Mon apparence, [3] puisqu’il en faut bien une pour ne pas trop déstabiliser ces pauvres humains moins forts qu’ils ne le croient souvent,  -ou qu’ils en donnent l’impression- cache un pur produit de leur invention, transmutation comme le fut en son temps l’œil de Caïn,  translation de leurs interrogations qu’il vous faudra bien un jour regarder en face. La confession est œuvre de purification. L’église l’a bien compris, en a usé et abusé mais nous n’avons plus besoin à présent de la pompe et de rites liturgiques, d’actes de contrition qui ne serviraient qu’à battre sa coulpe. Non, non, plus besoin d’apparat pour cacher l’essentiel et s’en tirer à bon compte. Je suis là et je veille.
[Il va s’asseoir à son tour sur le canapé, plus songeur, moins emphatique]

- Je suis ce qu’il veut nier, pas une dichotomie du meilleur et du pire, non, juste l’une de ses faces cachées qui émergent parfois au hasard des faits et gestes, au hasard des événements. Je suis cette part de lui-même qu’il refuse de voir dans le miroir que je lui tends , cette zone d’ombre qu’il voudrait oublier pour mieux se réfugier dans l’action, enfouie au plus profond de ses entrailles, cette petite bête tapie en son sein qu’il faut surtout ne pas réveiller. Ce n’est pas tant une question de prise de conscience –je ne veux pas jouer au psy- qu’une façon de se confronter à  sa réalité, d’aspirer à la lucidité comme de s’astreindre à regarder le soleil en face.
Dans le prisme de l’éblouissement, on peut parfois apercevoir l’ombre portée de sa propre vérité.
[Il se lève, nerveux, et fait le tour de la pièce]

Ah ! La poisseuse légèreté de l’être qu’on juge parfois insoutenable. Que d’inconscience n’entraîne-t-elle pas, une absence incompréhensible de véritable remords, d’un retour salutaire sur soi. Un événement chasse l’autre, on passe à de nouveaux centres d’intérêt, le temps fait son œuvre, érode ce qui hier importait au plus haut niveau, sur le devant de la scène comme moi-même maintenant,  il faut butiner le pollen de la vie au plus vite, sans réfléchir et s’encombrer sur ce qui peut gêner.
Je dois bien alors rappeler l’essentiel, renvoyer à eux-mêmes, comme un boomerang, tous les non-dits, les mensonges, les transgressions, les désirs inassouvis, que sais-je encore, la liste en est si longue.  On apprend chaque jour, n’est-ce pas ?
Car à la longue, il faut bien juger n’est-ce pas, discriminer les actes, sans tri dichotomique entre Bien et mal s’entend, mais quand même, tout n’est pas égal et sans conséquences, il faut bien s’astreindre à sonder le cœur des hommes. Pas  pour être sauvés, oh non, nous n’en sommes plus là, mais parce que telle est la condition de leur liberté, sans qu’ils soient contraints comme le docteur Faust de vendre leur âme au diable. Que peut bien valoir une âme au prix du marché, elle doit bien d’une façon ou d’une autre être cotée en bourse ! Même si personne n’est innocent –oh le beau mythe du cœur pur, virginal- il faut y aspirer et évacuer ses fantasmes. 
Oui, je suis là, vigilant, prêt à faire mon œuvre.
[Entendant du bruit, il se retourne brusquement]

- Mais qu’entends-je, serait-ce Béatrice qui arrive. Elle est trop douce, trop faible avec lui. Ce n’est pas un mauvais bougre mais il faut le bousculer de temps en temps, il a besoin qu’on l’aiguillonne. Et je m’y emploie.


L’envers du décor - Acte II Jean-Baptiste et le Spectre 1
Scène 1
[Jean-Baptiste tourne en rond, furieux de l’incursion du Spectre dans sa vie, furieux de ce donneur de conseils, ce directeur de conscience, qui s’incruste et n’en finit pas de l’asticoter. Lui faisant alors face brusquement, il l’apostrophe.]

- Ola, ola ! Que vois-je donc là Jean-Baptiste, que veut dire cette mine renfrognée et ce regard courroucé ?

- Mon père disait : «Chacun voit midi à sa porte. » Phrase si symbolique pour moi, pleine de sous-entendus –c’est-à-dire de souvenirs refoulés- pour lui. Que ne l’ai-je entendu la prononcer avec une petite moue qui signifiait son refus de juger, de condamner au nom de ses propres valeurs. Vouloir changer l’Autre, quel sacerdoce, quel orgueil aussi ! Ne sais-tu pas Spectre qu’on ne change jamais tout à fait, jamais… les aléas bien sûr jouent leur rôle mais la nature profonde commande toujours Spectre, toujours.

- Ola, ola ! Comme tu y vas, que de colère, que de révolte tout à coup, et que de verve dans le propos. J’aime assez que l’aiguillon produise son office, provoque une saine réaction de ta part. Continue, tu es sur la bonne voie.
[Il lui donne quelques tapes sur l’épaule et Jean-Baptiste se dégage brusquement]

-  Ne me flatte pas comme un chien, tu m’importunes avec tes façons singulières.

- Jamais je ne t’ai connu cet air aussi déterminé, pugnace ; tu m’impressionnes. [rires]

- Ça t’excite hein de constater la puissance de ton dard.  Changer penses-tu, alors selon les apparences, l’air du temps, un peu, beaucoup, plus encore pour devenir Autre, changer de peau et quitter sa chrysalide ; admirable programme. Mais la réalité bien sûr est tout autre, fuyante, ondoyante, inhumaine, dont les conditions nous échappent le plus souvent. Hors contrôle tout ça, monsieur le donneur de leçons.

- Tu m’inquiètes maintenant ou peut-être n’est-ce qu’une posture de ta part pour mieux me tester ? N’as-tu pas ton libre arbitre pour affronter la vérité et assumer ta liberté ? Alors, sers  t’en au lieu de t’occuper de moi.

- « La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. »  Que pouvons-nous savoir ? Tout ce que je peux te dire c’est qu’on traîne souvent son histoire familiale comme de vieux oripeaux encombrants. [4]

- Continue, continue, tu m’intéresses… Ton père aurait pu ajouter « Chacun porte sa croix ». Alors rassure-toi, je ne suis pas là pour porter la tienne, pas même un petit morceau pour alléger un peu son poids.
- Alors que fais-tu ici à me tarabuster comme à plaisir, n’es-tu que le vecteur de ma mauvaise conscience ?

- Ah, ah, tu me ravis jeune homme. Vide ton fiel, je t’en prie, soulage ta bile, tu n’en seras que plus léger.

- Je n’ai que faire de tes sarcasmes. Ils ne marquent que ton impuissance à influer tant soi peu sur la nature humaine, peut-être à me modeler à ta volonté, me façonner en un Autre  qui te conviendrait mieux. Si tu cherches un cobaye, tu n’as pas frappé à la bonne porte.

- Penses-tu te « trouver dans la situation du prophète Jean-Baptiste qui, dans l’eau du Jourdain, vit surgir le fils de la Bonne Nouvelle. » [5] Sans magie, je possède dans ma boîte à outils de Spectre, beaucoup mieux que le lavage de cerveau !

- Quel toupet ! Tu plastronnes mais je ne veux rien de toi, vieux renard, vas t’en exercer tes talents ailleurs et laisse-moi en paix !

-  A bientôt jeune inconscient, je t’abandonne à tes chimères… mais rassure-toi, sûrement pas pour longtemps. 

L’envers du décor – Acte  II Jean-Baptiste et Béatrice
Scène II
 [Béatrice fait son entrée sans se douter du désarroi de Jean-Baptiste après le passage du spectre et le découvre assis dans la pénombre, perdu dans ses pensées]

- Ouh la la, quel monde, quelle plaie tous ces embouteillages. Et quel temps ! C’est toujours ainsi : quand il fait mauvais, tous les gens prennent leur voiture.
 [Elle pose son sac et ses clefs sur le guéridon, suspend son manteau à une paterne et se retourne vers jean-Baptiste]

- Mon dieu Jean-Baptiste, tu en fais une tête, je ne t’ai jamais vu comme ça, jamais aussi contrarié. D’habitude, quand j’arrive, c’est la fête, tu m’accueilles, tu m’embrasses et aujourd’hui, rien. As-tu reçu une mauvaise nouvelle, que se passe-t-il… vas-tu parler à la fin ?
[Elle s’assied à ses côtés sur le canapé, le scrute avec inquiétude, essayant de lier dans ses yeux les raisons de sa mine défaite, de son air compassé]
[Jean-Baptiste mentant, mal à l’aise, refusant d’évoquer ce qui venait de se passer]

- Oh, comment dire, rien de précis, si ce n’est l’effet de ton imagination. Sans doute que ma valise est trop lourde et que j’aimerais parfois la poser ou au moins la délester mais …
- Je veux bien l’admettre mais il y a autre chose et j’aimerais quand même bien comprendre ce qui se passe.

- On dit qu’avec le temps les choses se tassent,  que les souvenirs s’estompent pour laisser place à une salutaire sérénité. Tout ça se passe en surface, l’écume des vagues qui ondulent dans ma mémoire, ce visible qui donne l’impression rassurante qu’une page est tournée, qu’on peut enfin s’alléger d’une parcelle de passé… que de ruses pour se rassurer ! Un simple coup de vent suffit pour faire valser les pages, qu’elles défilent dans une machine à remonter le temps, laissant cet arrière- goût amer qu’un nouveau ressac suffit pour revenir au point de départ.
Que tout est à refaire. Remettre sur le métier…

- Quelle tirade mon dieu ! Tu me disais pourtant que l’amitié et la famille sont sûrement les meilleurs investissements dans cette bourse aux sentiments que sont les relations humaines...

- Sans doute, sans doute… je ne renie rien mais… mes idées suivent aussi mes humeurs, je peux aussi ne plus savoir à quoi me fier, perdre confiance sans raison apparente, peut-être, allez savoir, est-ce une espèce de résurgence de cette innéité dont je suis pétri  sans que j’y puisse rien. Certains jours, Je suis particulièrement lunatique, soumis à mes impulsions.
Que puis-je savoir de ce désarroi qui me submerge soudain, que je ressens d’autant plus que je sais d’avance l’inanité de mes efforts. « Il faut, il faut, il faut » me dirait-on mais justement « il faut » et je n’ai pas les clefs pour vouloir. 

- Oh, mais quel discours me tiens-tu là…

- Tu sais bien comme je suis, et tu ne te gènes nullement pour m’en faire le reproche.

- Ça peut m’arriver, je le reconnais volontiers mais n’empêche que je ne t’ai jamais vu dans cet état, tantôt excité, tantôt déprimé.
[Béatrice s’apprête à continuer quand la voix du Spectre, impérieuse, sépulcrale,  retentit de nouveau, laissant Jean-Baptiste affligé, et  Béatrice bouche bée, effrayée, comme figée]

« L’Histoire ou si tu préfères : la sottise, le courage, l’orgueil, la souffrance, ne laisse derrière elle qu’un résidu abusivement confisqué, désinfecté et enfin comestible, à l’usage des manuels scolaires agréés et de familles à pedigree… »
[6] Des tas d’histoires qui font des histoires, la tienne, la sienne, la vôtre, la leur, autant d’épisodes qui se croisent, complémentaires parfois  mais le plus souvent inextricables, confondus, incompréhensibles…

« Oh,  ma doudoune, tu dis "l’Histoire" mais ça ne veut rien dire, il y  tellement de vies et tellement de destins, tellement de tracé(e)s pour faire notre seul chemin. Toi tu dis l’histoire, moi je dis "les histoires." » [5]

[Ils restent quelques instants interdits face à cette intrusion, osant à peine se regarder]
[Béatrice, décontenancée puis énervée] : Ai-je bien entendu mon amour ? Cette voix d’outre-tombe semble vouloir nous infliger sa petite leçon d’histoire, sa vision de la relativité historique et de ses effets sur notre pauvre petite personne… Ou ai-je la berlue ?  

- Je ne sais pas, ment Jean-Baptiste, sans doute une blague de mauvais goût de mes amis… Aimerais-tu ces destins tracés d’avance qui laissent à peine un sillon derrière eux. Les gens heureux n’ont pas d’histoire dit-on, et nous sommes heureux, n’est-ce pas ?
N’est-ce assez pour se sentir dans les plus grands tourments ?
[Béatrice ne sait qu’en penser mais préfère éviter une discussion qu’elle sait vaine et Jean-Baptiste n’a pas envie de poursuivre une  discussion sans réel portée]

[Béatrice, fort mécontente] : N’épiloguons pas… Je n’insiste pas mais il faudra bien à la fin que tu m’expliques ce qui se passe ici.

- Je te laisse avec tes doutes et ce bon sens pratique qui te va si bien. 

 
L’envers du décor - Acte II Le Spectre 1 et Béatrice
Scène III
[Ils s’en vont chacun de leur côté. Béatrice revient sur scène, mais immédiatement elle sent une mystérieuse présence  qui crée un sentiment de gêne]

- Mon dieu,  nous nous sommes querellés pour rien. Il est parti aussi mécontent que moi. Que lui dire qui allège son cœur, le fortifie, le réhabilite, pour être vraiment à ses côtés  sans prendre une attitude hostile, mal comprise, une froideur  insupportable ou une compassion qui l’étouffe. Comment être en phase avec l’homme que j’aime alors que ça devrait aller de soi, être naturel, pour partager ce que notre amour devrait permettre automatiquement d’accomplir ?
Ah ! Qu’aimer est donc compliqué !
[Elle perçoit un curieux bruit derrière elle, une espèce de grattement qu’elle ne peut définir ni localiser et se retourne brusquement]

- Que se passe-t-il donc encore ici ? C’est toi Jean-Baptiste ? Veux-tu me rendre folle !
[Le bruit continue sans qu’elle puisse l’identifier mais elle subodore vite de quoi il retourne]
- Mon instinct me dit qu’il ne s’agit pas d’une blague. Voilà donc ce que Jean-Baptiste n’osait me confier. Sans doute, ne l’aurais-je pas cru en le traitant de dérangé. Mais maintenant, je sens une présence, comme si la densité de l’air avait brusquement changé dans cette pièce. Voudrait-on jouer au chat et à la souris avec moi ? [Regardant en l’air] C’est bien toi n’est-ce pas, qui causes tant de tracas à mon pauvre Jean-Baptiste. Crois-tu pouvoir tromper l’instinct féminin ? Crois-tu pouvoir encore te réfugier dans les limbes de l’éther ?
[Un rire tonitruant  s’éleva alors qui effraya Béatrice. Elle se retourna, ne  distinguant rien de précis]

- N’aies pas peur belle Béatrice, je ne suis que son double, un peu censeur, un peu  ange gardien… selon les circonstances.
[Béatrice éprouve quelques difficultés à conjurer son trouble mais reprend vite ses esprits, bien décidée à faire front.]

[En aparté] Que signifient ces voix tonitruantes ou suis-je la proue d’un cauchemar dont je vais bientôt m’éveiller ? Peu importe, il faut d’abord répliquer, faire face.

[Le  défiant] - Enfin vous vous dévoilez. Jean-Baptiste l’a bien dit, j’ai les pieds sur terre : Il doit bien exister une quelconque explication à tout ceci. Tous les phénomènes ont une cause, nous ne pouvons nous extraire des lois de la nature. Ainsi, j’ai peine à croire vos propos, cette posture d’être une espèce de reflet de ses interrogations. De toute façon, rien ne légitime votre présence, vous n’avez ici aucun rôle à jouer et c’est à moi qu’il revient de l’aider, c’est ma responsabilité, non la vôtre. Vous n’êtes qu’une illusion, alors allez au diable et laissez-nous tranquille.

- Que vous le vouliez ou non, j’ai aussi mon rôle à jouer. L’illusion, c’est la fusion dans l’amour. Vous êtes des entités différentes, c’est aussi une loi de la nature.

- Vous avez vu dans quel état vous l’avez laissé ! Êtes-vous vraiment satisfait du résultat ?

- Comment vous dire… Je n’ai aucune volonté propre, sinon être l’expression de ses sentiments, quels qu’ils soient, même les plus secrets, les moins avouables, qui doivent s’exprimer d’une façon ou d’une autre pour qu’il puisse plus facilement évoluer, se libérer et affronter ses démons.  N’est-ce pas le lot des humains de se remettre en cause pour mieux se retrouver aux divers tournants de leur vie ? Et les femmes sont aussi démunies qu’eux face à ce défi.

- Dites plutôt que ça vous arrange de le croire ! 

- N’est-ce pas un beau défi ? Mais il faut y mettre le prix, accepter les efforts nécessaires, évacuer les scories d’un passé qui encombrent l’avenir  comme les mauvaises graisses obstrues parfois les artères.

- Quel bon samaritain vous faites à vous entendre, mais j’ai vu le résultat. Lui qui s’acceptait comme il est, sans trop se poser de questions –je le lui ai même reproché à l’occasion- vous n’avez réussi qu’à le déstabiliser. Je le défendrai contre vous, quo i que vous fassiez, où que vous fussiez,  et même contre lui-même si nécessaire.

- belle profession de foi. Je n’en attendais pas moins de vous. Les femmes ont une propension au sacrifice qui m’étonnera toujours. Vous pensez que je suis votre ennemi et vous avez tort. Je ne suis l’ennemi de personne, je fais ce que j’ai à faire, c’est tout.

- Alors, allez le faire ailleurs ! 

L’envers du décor - Acte III 
Scène I   Béatrice et les Spectres
[Béatrice va prendre son sac sur le guéridon, se rassoit sur le canapé pour en tirer quelques photos]

- Quand je pense… quelle magnifique tendresse s’attache à ces souvenirs qui, chaque fois que je me remémore notre rencontre, me tire des soupirs et quelques larmes. (Elle tire un mouchoir de son sac et se tamponne les yeux) Il me disait « tout est possible » et j’avais tellement envie de le croire. Notre rencontre était tellement improbable que, oui avec le recul, je crois que tout est possible, l’improbable peut survenir sans crier gare et changer la vie. Pour une fois, j’étais allée rendre visite à ma sœur quelques jours, on en avait profité pour faire les boutiques et, crevées d’avoir tant crapahuté d’une boutique à l’autre, on buvait toutes les deux une menthe à l’eau sur la place de la Comédie à Montpellier. Lui, en vacances à Palavas, était venu pour l’après-midi visiter le cœur de cité avant de remonter sur Lyon et buvait une bière, seul à la terrasse du bistrot, juste à côté de nous. Tout à la joie de retrouver ma sœur, je ne le vis  même pas …
[Un grand rire ironique retentit qui l’exaspéra. Elle leva la tête et répliqua]

 - Je sens fort bien ta présence, monsieur le sceptique. Et je confirme : parfaitement, je disais qu’à ce moment-là, je ne le vis même pas.

- Menteuse. Oh ! Que tu aimes refaire l’histoire, la réécrire à ton gré !

- Ironise tant que tu veux si ça te chante… à ce moment-là, on se tournait le dos, alors… Lors de sa première invitation par exemple, il m’a "simplement " raccompagnée, et comme a commenté, étonnée, l’une de mes amies, « il ne s’est rien passé, » alors qu’en fait je considère qu’il s’est passé entre nous beaucoup de choses, des choses essentielles, cette pression des doigts, ces œillades et ces sourires, autant de gestes et de regards qu’on vivait  dans ces heures merveilleuses dans une profonde connivence... Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi je te réponds car tu adores te jouer de moi en y prenant grand plaisir.

- Poursuis, poursuis je te prie, je suis curieux de connaître la suite de cette merveilleuse histoire qui restera sûrement un morceau d’anthologie. Que tout ceci est revigorant ! (nouveau rire)
[La  voix qui retentit alors est plus douce, moins caverneuse. Entre alors en scène un nouveau Spectre tout de blanc vêtu]
[Le Spectre 1, fort mécontent de cette intrusion]

[Le Spectre 1 en aparté] : Il ne manquait plus que ça ! De quoi saboter ma mission !

-[Le Spectre II] : Il est temps que j’intervienne, ne penses-tu pas cher confrère, pour adoucir un zèle fort louable mais parfois mal perçu. Nul besoin pour parvenir à tes fins de pousser ainsi ton aiguillon.

-[Le Spectre I] : Que diable viens-tu faire ici, marcher sur mes plates-bandes et interférer de cette façon dans ma mission !

-[Le Spectre II] : Oh qu’il est aisé d’user de ses pouvoirs, n’est-ce pas cher confrère. Poursuivez mademoiselle Béatrice, poursuivez plus avant  je vous prie.

-[Le Spectre I, mécontent] Ah ! La concurrence rapplique ; il ne manquait plus que ça ! Mais soit tranquille, j’en parlerai en haut-lieu !

- [Le Spectre II] Faites comme s’il n’était pas là, je suis friand d’entendre la suite ; c’est une très belle histoire et moi j’adore les belles histoires.

- [Le Spectre I, en aparté] Que n’entendrais-je pas ! Enfin, prenons notre mal en patience.

- [Béatrice] La suite est encore affaire de circonstances. Le hasard a voulu que j’oublie mon sac pendu à la chaise, qu’il s’en aperçoive et le récupère.

- [Le Spectre I] Et voilà le début de ce conte de fée : il lui rapporta son sac et ils eurent beaucoup d’enfants. (rire)

- [Le Spectre II] Permets-lui au moins de poursuivre son récit sans l’interrompre.

- Contrairement à tes dires, Spectre, rien ne s’est produit.  Nul coup de foudre entre nous, rien de cet éclair d’absolu qui éblouit le cœur et l’âme, comme on dit parfois. Trouvant l’adresse de ma sœur dans mon sac, il me la effectivement rapporté le soir même et on en est restés là. Il a fallu qu’ils se revoient un jour –toujours par hasard, presque un an après- au Corum à Montpellier où ils étaient allés voir je ne sais quel spectacle et ma sœur en a profité pour l’inviter à la fête qu’elle avait organisée pour son prochain anniversaire. Et c’est à cette occasion que nous nous sommes revus et que tout a commencé entre nous.   

- [Le Spectre I] J’attendais la chute. Très belle chute en effet après un suspens maintenu avec ce qu’il faut d’incertitude… mais rassurons-nous, tout se termine au mieux ; c’est la loi du genre.

- [Le Spectre II] Pourquoi voudrais-tu, cher confrère, que tout se passe nécessairement mal, que le fil de la vie de chacun ne soit tissé que d’incompréhensions et de drames.

- [Le Spectre I] Tu manques d’expérience cher confrère, trop novice pour débrouiller les fils enchevêtrés des sentiments et des aléas de la vie. Il faut une bonne expérience pour débrouiller tout ça.

- [Le Spectre II] Qu’y a-t-il à comprendre, l’important est ailleurs… J’en sais assez, je sais qu’il suffit de peu de choses pour faire basculer une relation vers un combat d’amour-propre ou vers une confiance renouvelée. Je suis conscient de notre responsabilité dans ce processus et des difficultés à affronter.

- [Le Spectre I] Pauvre béotien, tu n’es conscient que de tes limites, et dieu sait si elles sont grandes, ainsi que du peu de pouvoir dont tu disposes. Alors, laisse-moi faire… sinon, je vais te coller un rapport dont tu te souviendras ! 

L’envers du décor - Acte III  Béatrice et le Spectre 2
Scène II
[Béatrice s’assoit  sur le canapé et regarde de nouveau ses photos, le Spectre II resté dans un coin, respecte son silence un moment puis s’adresse à elle]

- Quel est donc ce chagrin qui attriste ton charmant minois ? Est-ce mon compère qui t’a assombri ou n’es-tu pas heureuse avec ton Jean-Baptiste ?

- Je ne sais quoi te répondre. Depuis quelque temps, j’ai du mal à le reconnaître. Il est devenu différent, moins souriant, moins spontané. Lui qui disait sans façons quand je lui parlais d’avenir, « Je vis et cela me suffit », qui riait pour un oui ou un non, qui me faisait des blagues à tout propos, qui me titillait comme le font souvent les amoureux, il est devenu ombrageux et vit dans un univers dont je me sens exclue. Fini les querelles d’amoureux, fini mon émoi quand j’entendais son pas sur le palier, son humour quand il me disait par moquerie que j’étais son « concours de circonstances », ajoutant immédiatement  « et ce qui m’est arrivé de mieux. »

- Depuis que mon confrère est  apparu, je suppose.

- Oui, sans doute est-ce que ça correspond, enfin il me semble… oui, tu as raison, son changement coïncide effectivement à son "apparition".

- Ah, ah, je constate que tu ne manques pas d’esprit chère Béatrice. Mais continue, tu disais que ton Jean-Baptiste t’inquiète, qu’il est devenu assez chagrin depuis peu. Il t’aime pourtant, n’est-ce pas, et  il te dit qu’il t’aime mais qu’il respecte ta liberté…

- De toute façon, quand on dit à une femme qu’elle est libre, c’est qu’on ne l’aime plus.

- Ne généralise pas. Comment veux-tu qu’il s’y retrouve dans tes atermoiements, tes doutes. Mais passons… Je suppose qu’il n’est plus aussi attentionné… enfin, c’est ainsi que tu l’imagines.

- Lui si primesautier, remâche maintenant son passé, doute de tout, s’interroge sur nos relations, devient plus nerveux et effectivement, il s’occupe moins de moi. Je le sens moins présent, tu comprends ; et j’en souffre d’autant plus que je sais mon impuissance à l’aider. Lui qui n’oubliait jamais ces petits bonheurs du jour qui ourlent le plaisir, qui sont autant de fenêtres ouvertes sur la douceur du cœur, un petit bouquet de fleurs, un petit mot sur le frigo, est devenu peu à peu moins prévenant.

- Bien sûr… On voudrait… On se fait des idées mais si le chemin n’est pas aussi dégagé qu’on le voudrait, l’essentiel est de savoir ce qu’on veut… et je sais que les femmes y excellent. L’écume du temps qui vient lécher nos désirs et nos projets  se joue des constructions compliquées qui agitent l’esprit des hommes.

- Ah ! Que tu as raison et quels raisonneurs sont les hommes !

- Ce sont des rêveurs ma chère Béatrice, tu es bien placée pour le savoir. Ils rêvent d’impossible, de sublimer leur condition et de se libérer des contingences, d’accord avec cet autre Jean-Baptiste que j’ai bien connu et qui me confiait sans passion, « la vie, il faut en faire une œuvre d’art ou alors… rien. »
[Le chœur clame alors avec elle cette complainte, cet appel aux hommes : « Oh, J’ai trop à faire pour porter mon amour ! Je ne vais pas encore me charger de la douleur du monde ! C’est une tâche d’homme, cela, une des ces tâches, vaines, stériles, entêtées, que vous entreprenez pour vous détourner du seul combat qui serait vraiment difficile, de la seule victoire dont vous pourriez être fiers. »] [7]
Ô vous les hommes, laissez-vous aller aux joies simples de l’existence. Il n’est que temps de lâcher du lest, de se détourner de ces miroirs aux alouettes qui vous attirent tant, de ralentir enfin le pas sur le boulevard du temps qui passe… 

[Béatrice] : Ils ont bien raison ces hommes-là. Et maintenant, ces voix ne m’effraient plus, elles me font du bien. Que faire pour alléger le poids de sa peine, il me semble parfois que j’ai raté quelque chose, manque d’attention, relâchement, un peu de lassitude peut-être, comme si je ne pensais plus suffisamment à lui pour déceler son mal-être à l’aune de ces petits riens qui tissent l’intimité, pour savoir presque d’instinct d’où vient son inconfort, cette distance qui s’installe peu à peu entre nous. D’où cette impression d’impuissance qui me submerge par moments.
Et ces questions qui, à mon tour, me trottinent dans la tête.
[Le chœur] : (Oh vous les hommes) «Quoi que vous fassiez, n’oubliez pas nos fleurs de chair dans votre mêlée d’ombres. » [8]

- Non, n’oubliez pas, soyez magnanimes.

- [Le Spectre 2] : Bien sûr que tu culpabilises, réaction classique… et ça t’empêche de bien évaluer la situation. Tu es trop impliqué, tu te projettes trop pour être efficace. Mais quand même, n’oublie jamais que « c’est le droit des coupables à être pardonnés et des repentis à être honorés. » [9]

L’envers du décor - Acte III  Béatrice seule en scène avec le chœur qui lui répond
Scène III –

[Béatrice] : Que je culpabilise, je n’ai nul besoin d’un Spectre pour le savoir, que je sois impliquée, c’est évident, mais de là à me sentir coupable ou pire encore, repentie…  Tu dois me trouver désespérément lucide…

- Écoute, Béatrice, écoute bien la litanie du fond des temps, celle qui monte de l’envers du décor…
[Les voix du chœur] : Oh femmes, que de choses vous sentez, que peu de choses du cœur vous échappent, quels excellents juges vous faites pour tout, sauf pour vous-mêmes. (ter)

- L’envers du décor nous échappera toujours, il est si fuyant, indicible, on croit le saisir mais bien vite, comme une truite qui nous glisse entre les doigts, il sinue dans les tréfonds abyssaux de l’âme, abscons, imperméable à toute connaissance. 

- [Béatrice] : En vérité, peu m’importe l’étalage des états d’âme de Spectres sentencieux : c’est un luxe que beaucoup de femmes ne peuvent s’offrir. Les femmes sont des sentinelles, toujours sur la brèche, vestales modernes, gardiennes du foyer et du temple de l’amour, prêtes à se sacrifier pour leur  petit monde. Si l’Histoire les dépasse, dans le fond elles n’en ont cure. Que leur importe les honneurs de César. Elles attendent patiemment que le fracas des guerres s’éteignent, que les querelles de pouvoir s’apaisent, que les hommes enfin fatigués leur reviennent pour vivre des temps meilleurs et renouer avec la tendresse infinie de l’amour.

- Seuls les combats nous rendent forts. Écoute, Béatrice, écoute encore le message sourdre de l’envers du décor.   

[Les voix du chœur] : Qui ne connaît cette antienne que nous ont légué les Romains : du pain et des jeux, car les Césars savaient flatter le peuple et lui offrir l’essentiel, le ludique des jeux du cirque pour le frisson d’un combat par procuration, pouvoir se dépasser à moindre frais, à travers les autres, victimes expiatoires ou consentant, vivre l’horreur, se projeter dans la fiction avec la panse bien pleine. Se remplir de nourriture pour calmer sa faim, se rempli d’espoir pour calmer ses angoisses, se remplir de projets pour calmer sa peur…

- Souviens-toi Béatrice, seuls les combats singuliers de l’arène ou les flammes dévoreuses de Rome comme un avant-goût de l’enfer, parvenaient à distraire Caligula, même s’il restait au fond de son cœur l’image de la belle Cæsonia comme un manque insupportable… Ah même pour lui, Jean-Baptiste, pour ce tyran, un seul être vous manque… 

- Je ne sais où j’ai lu que les femmes sont comme ces feuilles qui planent doucement, vouées à la bise ténue d’un début d’automne, soumises aux aléas des saisons, de la vie, à cette pesanteur qui les renvoie inéluctablement à la terre nourricière.  Elles ressemblent aussi, courbant le dos dans l’attente d’une éclaircie dans un ciel complice, à des fleurs d’amandiers, des perles d’espoir  qui éclairent les rigueurs de la froidure hivernale. Vigilantes, disponibles.
Je sais tout cela. Et pourtant…

- Et pourtant, tu voudrais modeler Jean-Baptiste à ton image, que les hommes ne soient plus les hommes, que ces entités qui font un couple se dissolvent dans une fusion, une osmose absolue…   n’est-ce pas ainsi que s’entrouvre l’envers de ton décor ?

[Les voix du chœur] : Oui, oh oui mon dieu, quelle mouche a donc piqué les hommes  pour qu’ils succombent ainsi à leurs démons, quels défis les animent, les poussent encore et toujours à se projeter hors d’eux-mêmes pour espérer devenir César ? Quel mystère insondable irradie leur envers du décor ?

- [Béatrice] Tout ceci n’est pas très rassurant. Quand on sait comment a fini César

- Le César de ton cœur ne me semble pas si farouche. Il est vrai aussi que les bonnes intentions des bons esprits ne font pas forcément de bonnes actions. Ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Seuls nos actes parlent pour nous.

[Béatrice, faisant mine de chercher Jean-Baptiste] : Ah Jean-Baptiste, mon cœur est déjà froid de ton absence. Mon cœur n’est pas craintif. Il brûle d’une seule flamme, claire et haute, comme ces feux dont nos montagnards se saluent. Je suis entière ! Je ne connais que mon amour ! Rien ne me fait plus peur et quand le ciel croulerait, je m’abîmerais en criant mon bonheur si seulement je tenais ta main. [9]

L’envers du décor - Acte IV 
Scène I   Le Spectre 2
[Le Spectre 2 est assis sur le devant de la scène dans un halo de lumière]

- Vous les avez vu tous les deux. Ne sont-ils pas mignons, touchants, avec leur bonne bouille de jeunes naïfs encore pleins d’espoirs, leurs doutes, leurs façons de se chercher et de se retrouver, de jouer à cache-cache avec leurs sentiments. Problèmes apparemment bien anodins parmi toutes les affres de la condition humaine de par le monde. Et, croyez-moi, j’en ai déjà beaucoup vu malgré ma jeune expérience.

[Il se rapproche de la lumière] - Voyez maintenant comme je suis dans la lumière, cette lumière qui devrait illuminer vos espoirs et irradier vos jours, veinards de terriens qui  avez reçu à votre naissance un merveilleux cadeau, ce capital de vie dont vous pouvez disposer à votre gré. Si, si, à votre gré je vous assure, ceci malgré toutes les pesanteurs du monde. Qu’on peut déplorer bien sûr, mais après… À vous d’en user à votre convenance, au mieux de vos désirs, au mieux de vos possibilités,  d’en jouir au plus vite ou de le déguster lentement. Nulle hiérarchie ici, nul jugement non plus dans l’emploi que vous en faites. Vous n’en êtes comptable que par-devers vous.
 A chacun de choisir sa voie, de suivre des chemins parfois aisés, tortueux, changeants, peu importe finalement, seule compte la façon de se réaliser à travers soi et les Autres. Rassurez-vous, il n’y a rien à juger, aucune voie n’est a priori bonne ou mauvaise. La liberté rejetant tout conseilleur et tout censeur, une grande et belle liberté qui fait chavirer aussi sûrement qu’un plongeon dans les abysses ou une ascension vers les sommets himalayens.
Avec toutes es conséquences…
Rien, ni machine ni personne rien pour sonder les cœurs, le pouvoir ne s’évalue pas à l’aune d’un quelconque étalon. Avec sa liberté, l’homme est seul, c’est sa grandeur et sa responsabilité. Le mienne, quand nulle arrière-pensée ne m’effleure et  nul angélisme ne me guide, c’est tout simplement la volonté d’accompagner chacun dans son parcours singulier. Avec le souci de rester vigilant et surtout de faire confiance.
Cette dépouille que vous voyez [Il tire sur les pans de sa tunique] est mon attribut, sorte de carte de visite qui peut varier selon mes missions, l’apparence pouvant aussi représenter un signal si on y met du sens.  Dans toute fusion quasi magique, il y a toujours, unis comme les doigts d’une main, l’ombre et la lumière parfois striées de clair-obscur, l’envers et l’endroit, l’ubac et l’adret, ce spectacle et la machinerie invisible qui le supporte, le décor et l’envers du décor.

- Regardez bien et suivez-moi…
[Il se déplace sur toute la scène, disparaît quelques secondes en coulisses, revient, repart, rampe derrière le canapé…]

- Le spectacle est partout, synoptique… (il poursuit sa couse à travers la scène, l’avant-scène et l’arrière-scène) Je suis l’envers de votre décor et vous êtes l’envers du mien…

- Regardez, je suis l’endroit, je me tiens sur le devant de la scène, parlant, gesticulant, montrant toute l’étendue de mon talent. Oui, oui, constatez vous-mêmes (ce qu’il mime) Regardez bien aussi l’envers, l’invisible, ce qui nous échappe, auquel on ne prête guère attention, la lourde machinerie qui se déploie, tous ces invisibles qui forment l’envers du décor… comme chacun doit aussi renouer avec son propre envers… Au-delà des apparences, l’envers offre ses effets d’ombre, sans fard comme l’art cistercien, indispensable.
Quelques gouttes de magie : un coup de rideau, les lumières s’éteignent et… ham, stram, gram… miracle, le décor a changé, on est transporté ailleurs, dans un autre lieu, une autre dimension… et c’est à chacun de débrouiller sa propre machinerie.
Et moi, ne serais-je pas l’envers de mon grincheux de collègue ? 

L’envers du décor - Acte IV 
Scène II    Jean-Baptiste et Le Spectre 1
[Le chœur des humains envahit la scène et clame son crédo]

[Non, non, « notre cœur n’était pas innocent, mais nous aimions le monde et ses étés : ceci aurait dû nous sauver ! Les vents sont en panne et le ciel est vide ! »]  
 « Nous sommes innocents ! … L’innocence, bourreau, comprends-tu cela, l’innocence ! »

[Spectre 1] - Sans l’innocence, que nous reste-t-il ? Angélisme diront certains… oui, oh oui, assumons, portons le comme une oriflamme ! Il n’y a aucune honte à croire en l’homme, à lui faire confiance a priori.

[Le coryphée s’avance alors] : « Approchez et que chacun confesse en public ce qu’il a fait de pire. Ouvrez vos cœurs, maudits ! Dites-vous les uns aux autres le mal que vous avez fait et celui que vous avez médité… » [10]

- Mea culpa, mea culpa, battons notre coulpe car après l’innocence primale vient le temps des abandons, des lâchetés… qui peut y échapper ?
[Jean-Baptiste entre à ce moment-là et le Spectre le prend à parti]


- Ah Jean-Baptiste, Cherche bien, fais remonter vers la surface ce qui est le plus enfoui, le plus secret, tu sais bien ce qu’on tasse, entasse et tasse encore comme on foule le raisin aux pieds. Une façon de pratiquer l’amnésie sélective. Une maladie très fortement répandue chez les humains.

- Ah ! Que c’est facile pour toi de mettre le doigt là où ça fait mal ; qui n’a rien à se reprocher, qui peut se dire innocent comme à la naissance ?

- Je n’en éprouve aucune fierté, aucun mérite ; oui bien sûr, chacun revendique son innocence, persuadé de sa bonne foi... C’est humain.

- Je me sens comme à confesse, cherchant mes fautes, hypothétiques ou réelles,   comme dans un micro psychodrame dont tu tires les ficelles.

- Regarde mes mains, elles sont vides et je me sens parfois désarmé face à la tâche qui m’attend. Non, il s’agit simplement d’être toi-même, authentique, sans fard, d’abandonner les postures qu’on prend en société, les tics qui donnent le change.

- Ni victime, ni bourreau, cher Spectre, simplement un homme parmi les hommes,  qui a pêché en pensés et en actes. Amen.  (rire)

- Tu peux bien la jouer à l’ironie et le prendre pas à la légère, je ne suis ni gourou ni grand prêtre.  Que veux-tu me dire qui vient du fond de ton cœur, sans rien espérer de la félicité éternelle ou d’un paradis faustien. Si le passé n’éclaire pas l’avenir, il peut aussi l’hypothéquer. Pense-y !  

- Cesse de me donner des conseils, toi Spectre et double de mes troubles, et toi mauvaise conscience, cesse de me tourmenter. Me culpabiliser ne m’aide pas vraiment ! 

L’envers du décor - Acte IV 
Scène III    Jean-Baptiste et Le Spectre 1
[Jean-Baptiste dort sur le canapé, marmonnant  pendant son sommeil  quand un roulement de tambours envahit la pièce.]

- Oh mais qui me réveille ainsi, cette vison est-elle bien réelle ou le fruit d’un cauchemar qui me replonge dans les tourments  du passé ? Suis-je devenu si impressionnable ? « Un rire éclata derrière moi. Surpris, je fis une brusque volte-face ; il n’y avait personne... de nouveau, j’entendis le rire dans mon dos, un peu plus lointain… Je restais là, immobile. Le rire décroissait mais je l’entendais encore distinctement derrière moi, venu de nulle part…  [11]

- Voilà que maintenant j’entends des voix… Il me semble distinguer une forme, une silhouette qui disparaît soudain puis un bruit sourd, difficilement identifiable « qui malgré la distance, me paraît formidable dans le silence nocturne… Je m’arrête net mais sans me retourner.  » [11] Un bruit suivi d’une chute elle aussi formidable… et dans la nuit un cri déchirant, un cri qui m’accable...
Je ne sais pourquoi mais je me sens coupable, je défaille et dérive, je chute enfin dans un gouffre béant, vertigineux, une chute sans fin, sans raison apparente, qui me terrifie et me soulève le cœur…
[Jean-Baptiste se réveille enfin de son cauchemar, se dresse sur le canapé et s’éponge le front, reste un moment à reprendre ses esprits]

- Ah, me voilà tout en sueur, encore sous l’effet de ce foutu cauchemar… Mon dieu, que signifie tout ceci, de quelle malédiction suis-je victime ! Et de plus, ce maudit Spectre est encore là à me surveiller, à sourire de mon désarroi…
[Le Spectre 1 revient en faisant le tour du canapé]

- Tien, monsieur le Spectre refait son apparition, on dirait…

- Oh, je constate que monsieur Jean-Baptiste est en forme aujourd’hui.

- Pourtant, mon sommeil a été difficile, peuplé de spectres qui me tourmentaient.

- N’abuse donc pas des jeux de mots. Justement, justement Jean-Baptiste, soyons sérieux, parlons-en de ce cauchemar qui semble t’avoir marqué, encore si présent dans ton esprit. Que représente pour toi cette chute vertigineuse où ton esprit a entraîné ton corps ?
-Je ne crois pas à la prémonition des rêves, à leur pouvoir de démiurge qui nous envoie des signes.

- Pose-toi quand même les bonnes questions.  As-tu aimé à la hauteur de ceux qui t’aiment. Les aimes-tu- les as-tu aimés-  non comme ils le méritent car l’amour n’est pas un concours mais comme ils l’ont espéré du fond de leur cœur, autant qu’ils t’ont aimé ? As-tu été un fils aimant, attentionné, celui qui rempli le cœur d’une mère et la justifie, comment s’est passée  ta crise d’adolescence, tes rébellions, ta froideur peut-être, n’ont-elles pas altéré ce lien filial irremplaçable, unique, mais si ténu parfois qu’il peut se déliter sans rémission. J’en ai connu des gens qui, pour d’obscures raisons dont ils se souviennent à peine, ont rompu tout lien et le regrettent amèrement depuis. J’en ai connu de ces remords qui bouffent une vie.

- J’ai été un bon fils, exemplaire même et, pour anticiper la suite, je t’informe que j’aime Béatrice.

- J’y viens, mon cher Jean-Baptiste, j’y viens. L’amour ne suffit pas. Demande-toi plutôt si tu es vraiment sûr, au plus profond de toi, d’avoir rendu Béatrice heureuse ? Pourrais-tu sans la moindre pointe d’appréhension, le plus sereinement du monde, lui poser cette question les yeux dans les yeux, sans appréhender sa réponse, en étant sûr de ne percevoir aucune hésitation, même minime, dans son attitude ?

- [Jean-Baptiste en aparté] : Qu’il est donc retord ce Spectre. Ses questions sont aussi simples que les réponses sont difficiles… et je me sens nu et sans défenses.

- Ah ! Crois-tu donc aux questions univoques maudit magicien, alors que je ne suis qu’interrogations, tâtonnements, insuffisances, manque de confiance…  autant de questions qui se bousculent dans ma tête !

- Les questions sont toujours les mêmes, qui suffisent à remplir la vie d’un homme : As-tu vraiment rendu leur amour à tous ceux qui t’aiment ? Es-tu assez disponible, empathique pour dispenser la joie autour de toi, pour atteindre ce don de soi qui est l’apanage des âmes en paix ?
Te souviens-tu d’un carreau cassé par ton inconscience, de cet enfant de ta classe accusé à tort et à ta place… tu devais avoir dans les huit ans, têtu, emmuré dans un silence qui signait ta peur d’affronter le réel…

- Comment diable connais-tu si bien ces faits. Serais-tu le diable en personne ou simplement un flic ou une balance ? Oh ! Quelle impudence, quel cynisme de revenir ainsi sur de vieilles histoires, bien anodines pour un enfant, sans que je puisse revendiquer le droit à l’oubli.

- Et Alice Romund, te souviens-tu, ce nom doit te dire quelque chose. Bien sûr tu te souviens, je te vois blêmir, tes traits se creuser face à ce douloureux souvenir que tu as pris à toute volée comme une balle de set.
[Jean-Baptiste en aparté] -Oh ! Le diable d’homme, il sait même ce que j’avais presque réussi à oublier. Je me sens comme un poisson prisonnier d’une nasse.

- Tu peux être fier de toi, tu me tiens n’est-ce pas ? Infâmes méthodes !

-  Si je te rappelle ces quelques épisodes sans conséquence, ce n’est pas de gaîté de cœur,  c’est moins pour te stigmatiser que pour faciliter le deuil de tout ce qu’ils ont pu véhiculer de ressentis non exprimés et donc de frustrations.

- C’est pour mon bien en somme. Ça fait du bien quand ça fait mal. Bref, tu veux me faire le coup du psy, faire redéfiler le film, revoir toutes ces images que j’ai eu tant de mal à évacuer. Oh je sais bien où tu veux en venir… Quand Alice m’a annoncé qu’elle était enceinte, le ciel m’est tombé sur la tête, j’ai pensé à moi, à me études compromises, aux difficultés matérielles prévisibles, et pas vraiment à elle. Alors oui, je lui ai déballé tous les arguments qui m’ont traversé l’esprit, avec une mauvaise foi  infinie, pour qu’elle accepte d’avorter dans les délais légaux. Rien qu’à y repenser, j’en prends des suées. Confrontation terrible, arguments contre arguments, sentiments contre sentiments, moi de plus en plus stressé, elle de plus en plus renfermée et sourde à ma demande… jusqu’à ce qu’elle me lance à la figure que c’était bidon et qu’au départ, c’était "simplement" pour me tester. Oui, simplement me tester… Quand j’y repense !

- Voilà qui est dit, Jean-Baptiste, consigné, enregistré, gravé dans les sillons de ta vie. Tu devrais bientôt te sentir soulagé, plus léger.

- C’est ce que tu voulais entendre n’est-ce pas ! Tu dois bien jubiler dans ton for intérieur.

- Ce qui fait est fait, c’est ainsi.

- Je lui en veux encore et elle aussi sans doute, pour d’autres raisons. J’ai mis plusieurs mois à me remettre de cette triste histoire et j’ai perdu mon année scolaire, incapable ensuite de me concentrer et de m’intéresser à quoi que ce soit. Sans vraiment en être conscient, j’ai frôlé la dépression. Que crois-tu, j’ai déjà payé le prix de mon inconscience.

- Cette épreuve t’a-t-elle au moins été bénéfique en fin de compte. As-tu appris quelque chose sur toi-même, sur ce que tu étais capable de faire ? Sinon, si tout glisse sur ton indifférence, si ce qu’on fait est dépourvu de sens, toute expérience n’a aucune valeur. On dit qu’on n’avance qu’en tirant les conséquences de ses actions et qu’à cette condition, on peut devenir meilleur.  
Oui, que tu le crois ou pas, j’ai beaucoup appris à cette occasion ; à mes dépens. Il paraît qu’on apprend surtout de ses erreurs. Je sais qu’il faut se méfier de ses réactions, -me mais jusqu’où peut-on aller contre sa nature ?- et je sais que le prix à payer est toujours exorbitant.

- Alors, souviens-t-en. Les occasions gâchées ne reviennent pas. Quand la table est desservie, les plats ne repassent plus. Tu vois que petit à petit, on finit par avancer. Eh oui, « La chair a ses fautes alors que le cœur a ses crimes. » [10]

L’envers du décor - Acte IV  Béatrice & Jean-Baptiste  
Scène IV – 

 [Béatrice] - Oh, mais que nous arrive-il mon tendre amour ? Qu’est devenu le Jean-Baptiste que j’ai connu il n’y a pas si longtemps ? Tu vois, je n’ai plus que des questions à te soumettre, j’ai épuisé dans cette épreuve toutes mes certitudes.

[Jean-Baptiste] – Je m’en veux de ce gâchis et je sens bien que tu m’en veux aussi, (elle lui fait des signes de dénégation) si, si, même si tu te récries à mes paroles.
Je le sens, je le sais.

[Béatrice] – Sommes-nous si différents des autres ? On dit que tous les couples traversent des périodes de turbulence, que c’est ainsi, un défi cyclique qui les détruit s’ils baissent les bras ou les fortifie s’ils parviennent à le relever.

[Jean-Baptiste] –Oh ! Que de mots dans tout ceci, de beaux discours de Spectres comme ceux qui nous tourmentent… Ceux-là par contre, il va falloir que je les muselle, mettre un terme à leur petite musique anesthésiante. « Te sens-tu vraiment disponible, es-tu apte à prendre ta part de responsabilités ? etc, etc » s’enquièrent-ils, sibyllins,  à tout bout de champ en sachant très bien ce qu’ils font.
Pour le moment, je me sens surtout vide et sans entrain.

[Béatrice] – Pour revenir plus forts et mettre de la distance avec le présent, on devrait partir quelques jours se changer les idées, rompre avec nos habitudes. Sais-tu, tout à l’heure, j’ai répondu vertement à l’un de ces messieurs, en le fixant droit dans les yeux, sans ciller : «Oui, figure-toi, j’ai été heureuse avec Jean-Baptiste et je compte bien l’être encore. Maintenant, vos voix ne nous atteignent plus. Votre pouvoir sur nous n’agit plus et n’agira plus jamais.» Il n’a rien répondu, simplement souri d’un air narquois en s’éloignant, dans un geste de menace muette mais je n’ai pas été dupe de ses mimiques : il n’avait rien trouvé de pertinent à répondre. Que peut-on répondre à notre volonté commune de faire front et de défier l’adversité ?

[Ils vont sur le devant de la scène - Jean-Baptiste se rapproche de Béatrice] - Maintenant qu’on se retrouve seuls,  je peux bien te l’avouer : j’angoisse à l’idée de l’amour parfait,  nous qui sommes des êtres imparfaits, à l’idée d’un monde parfait qui ne serait pas à notre image. Contradiction irréductible sur le fond n’est-ce pas, qui se résout malgré tout souvent me semble-il par le biais de stratégies amoureuses presque aussi nombreuses qu’il y a de couples. Chacun s’efforce de trouver un équilibre, en sauvant si possible les apparences, et d’abord à ses propres yeux car il s’agit bien de cela : arriver à cet état d’esprit, à cette évidence d’être dans la vérité sans se dévaloriser, de surtout préserver sa dignité, d’être… oui d’être...

[Elle s’écarte un peu de lui] Mon dieu, que les doutes encore t’emprisonnent… Les hommes sont ainsi, avec un ego si démesuré qu’ils mélangent tout et impulsent à toute relation une dimension si  particulière que, finalement, elle les dépasse. Comme si chaque nouvelle situation était l’occasion d’une remise en cause, alors que je n’y vois guère que des incompréhensions qui dégénèrent en confrontations dont personne ne sort jamais indemne.

[L’air fâché, elle s’écarte un peu plus de lui] Mon dieu, quels chemins tortueux mènent au bonheur ! En toute chose, les hommes se font une si haute idée d’eux-mêmes –un peu d’humilié que diable et un peu moins d’amour-propre et tout le monde s’en portera mieux !

[Jean-Baptiste] – Oh, tu m’en veux encore et je le conçois mais si je peux m’exprimer sans détours, c’est bien notre condition qui est faite de contradictions que chacun doit résoudre, chacun à sa façon, condition à la fois  multiple, unique et plein de facettes, d’espoir et de doutes, car « Je est d’autres. D’autres choses, d’autres odeurs, d’autres personnes, d’autres lieux, d’autres temps… » [12]

[Béatrice, l’air excédé] - Jean-Baptiste… nos démons sont loin maintenant, ils sont partis et nous sommes libres… libres comprends-tu !

[Jean-Baptiste]- Chacun mène sa guerre et sa paix comme il peut…  

[Béatrice, écartant les bras en signe d’impuissance] –Ne m’en dis pas plus…  Je crois qu’il est vraiment grand temps de changer d’air.
[Il court vers celle qui le boude] Viens, viens  dans mes bras, je t’en conjure. Toute querelle serait vaine et je me rends à tes arguments.

[Béatrice, lui caressant la joue puis l’entraînant par la main] – Ah… Jean-Baptiste, mon Jean-Baptiste, ne le sais-tu donc pas, j’aime au-delà de ton joli minois parfois rayonnant d’un bonheur sans nuages, parfois aux yeux tristes de chien battu, parfois perdu dans des rêves auxquels je n’ai pas accès, oui j’aime cette petite moue de connivence qui se dessine aux commissures de tes lèvres quand reçoit des amis, j’aime cette façon de m’embrasser au débotté dans le cou ou d’effleurer mes doigts, au-delà de tout, j’aime aussi jusqu’à tes doutes et tes émouvantes fragilités... 

L’envers du décor - Acte V 
Scène unique  Les 3 Spectres puis Jean-Baptiste et Béatrice
[Jean-Baptiste apparaît habillé en Spectre, vêtu d’une toge rayée noir et blanc]

[Spectre 1, qui se retourne, ahuri] : Ola, ola, qui vois-je débarquer ici… La concurrence se fait de plus en plus sévère…

[Spectre 2, assez incrédule] : Mon dieu, mes yeux se décillent… est-ce une farce ? Si c’est le cas, elle est de mauvais goût. Je n’avais encore jamais vu de Spectre-zèbre… on n’arrête pas le progrès !

[Le Spectre 3, alias Jean-Baptiste,  toisant ses deux compères] : Bonjour chers confrères, je suis envoyé par la Confédération des Spectres Réunis, la CSR. Son Comité restreint m’a donné mission de venir auditer vos pratiques, en vertu de l’article 3 du règlement interne modifié du 19 septembre 2012 qui vous a été transmis par mail et disponible en intégrale sur le site intranet de la direction. Vous devez donc en connaître parfaitement les termes.

[Les 2 autres se regardent, incrédule, se demandant comment répliquer]
[Le Spectre 1, en aparté] : Mon dieu, voilà que maintenant ce bœuf-carotte débarque en pleine mission.

[Puis au Spectre 3] : Je ne connais nullement ces nouvelles pratiques auxquelles tu fais allusion et qui, pour l’instant, viennent surtout perturber mon travail !

[Le Spectre 2, en aparté] : Il faut au plus vite nous liguer pour écarter cet intrus.

[Puis au Spectre 3] : Peux-tu nous montrer ton accréditation et la note de service qui précise l’étendue de ta mission ?

[Le Spectre 3, alias Jean-Baptiste] : Ne soyez donc pas si pressés et si procéduriers. C’est pour votre bien que je suis là, pour faire progresser votre niveau de compétence et ainsi vous permettre de prétendes à un échelon supplémentaire à la fin de l’année.

[Le Spectre 1, très intéressé] : Tout ceci est bel et bon cher confrère-contrôleur mais il faut nous préciser tes critères d’évaluation et nous préciser comment se fera ensuite la péréquation ? Nous devons d’abord connaître les conditions de ton intervention pour y répondre le mieux possible. N’est-ce pas ainsi que tu l’entends ?

[Le Spectre 2] : Oui, tu as raison, il est essentiel qu’on puisse s’assurer du respect des règles et que les conditions d’égalité soient bien respectées !

 [Béatrice fait alors son "apparition"] : Vous n’auriez pas vu Jean-Baptiste, je le cherche depuis un bon moment mais il semble avoir disparu. Savez-vous où il peut être ?

 [Se retournant, elle aperçoit le Spectre 3] : Mais que vois-je… Vous chassez en meute maintenant, ou alors vous vous reproduisez comme des hermaphrodites ? Quel rôle joues-tu donc dans ce trio, toi le Spectre rayé ?
[A ce moment, Jean-Baptiste dévoile légèrement son masque et Béatrice sursaute]

- [Béatrice, en aparté] Ah ! Mon dieu, qu’ai-je aperçu… de façon si fugace mais incontestable… c’est bien lui… que de risques prend-il… Je tremble pour sa sécurité et crains qu’il ne soit démasqué ; que vient-il faire dans cette galère !
[Elle se reprend bien vite pour ne pas éveiller la suspicion des 2 autres]

 [Spectre 1] :
Que m’importe Jean-Baptiste ! [s’adressant au Spectre 2] : C’est ta faute si nous en sommes là aujourd’hui. Vois où ton laxisme nous a conduits ! Il est évident que cet audit ne tombe pas du ciel (se reprenant) –hum, enfin, si je puis dire- et que nous avons été espionné, sans doute mis sur écoute !

[Spectre 2, s’adressant au Spectre3] : Je puis t’assurer, Spectre-Contrôleur, que j’ai suivi toutes les prescriptions, suivi à la lettre l’ensemble des procédures entérinées par le Conseil restreint ; je n’ai rien à me reprocher…

[Spectre 3, s’adressant aux 2 autres] : Respecter la forme est une chose, messieurs, doser vos interventions, se comporter avec tact et mesure en est une autre.  

[Spectre 2, fâché contre le Spectre1, en aparté] : Il n’est plus temps de se liguer ; l’action collective n’est plus de saison.

[Puis se tournant vers le Spectre 1]-  Oh, oh, mais quel spectacle donnons-nous cher confrère, à contester la présence de notre camarade-contrôleur et quels ambassadeurs sommes-nous aux yeux de la confrérie des Spectres !

[Spectre 1 à Spectre 2] : Quel beau discours plein de miel Spectre blanc, digne d’être imprimé comme on le faisait à l’époque tragique de la Convention, ta toge immaculée peut bien cacher la noirceur de ton âme ! Ne sais-tu pas que l’apparence compte peu comparée aux actes et que le blanc est très difficile à porter. Regarde, tu as déjà souillé ton bel habit !

[Spectre 2 à Spectre 1] Je ne comprends rien à cette attaque soudaine, à cette diatribe, alors que ce test de solidarité constitue sans doute la première épreuve qu’on nous soumet. N’as-tu pas saisi que l’évaluation a déjà commencé et que ton attitude est inqualifiable.

[Spectre 1 à Spectre 2, d’un air de dédain]- Je ne te permets pas de me juger. Tu n’es pas que je sache Spectre-contrôleur. Tu n’es pas près de le devenir et de monter en grade !

[Spectre 2 à Spectre 1, regardant Spectre 3] -En tout cas, moi je me sens parfaitement motivé, prêt à faire des efforts pour me perfectionner, pour éviter de tomber dans la routine ; je ne possède pas comme toi la science infuse…  
[S’ensuit un débat confus, une altercation dont Béatrice et Jean-Baptiste profitent  pour s’esquiver]

[Spectre 1 à Spectre 2] : Tu oses m’interpeler blanc-bec tout juste bon à des missions subalternes. Il n’y a vraiment plus aucun respect pour les aînés !

[Spectre 2 à Spectre 1] : Garde ta morgue pour d’autres, elle ne m’atteint pas ; et je ne donnerai pas le spectacle de nos discordes !

[Spectre 1 à Spectre 2] : Et ainsi, tu refuses toute discussion, même vive et difficile. Tout est beau dans le meilleur des mondes, n’est-ce pas ? Alors à quoi servirions-nous ? Tu ne crois pas qu’il y a assez de chômage dans la profession !

[Spectre 2, excédé]
 : Alors, il est temps pour toi de prendre ta retraite, vieillard arrogant et mal embouché !

[Spectre 1, au comble de l’exaspération] -Qu’ose proférer cet  infantile blanc-bec…
[Puis il se précipite sur Spectre 2, se poursuivent autour de la scène et dans les coulisses tandis que Béatrice et Jean-Baptiste reviennent sur scène. Elle  se jette dans les bras de Jean-Baptiste qui a retiré sa tenue de Spectre]

[Jean-Baptiste, riant et écartant les bras] - Me voilà redevenu homme et déguisé en Jean-Baptiste. Ne suis-je pas mieux ainsi dans ma dépouille d’humain ?

[Béatrice]  - Oh oui, oh que j’ai tremblé qu’ils ne te dévoilent derrière tes oripeaux de zèbre… et (riant à son tour) il est vrai que j’ai découvert un drôle de zèbre !

[Jean-Baptiste] - Je leur ai joué un bon tour à ma façon et la Confrérie des Spectres va sûrement porter plainte contre moi !

[Béatrice]  Décidément, « tes amis » les Spectres ne font pas bon ménage, ils se querellent maintenant après t’avoir tant tiraillé.

[Jean-Baptiste] Rassure-toi mon amour, tout ceci est maintenant un mauvais rêve sans conséquences, la joute qu’ils se livraient dans ma conscience s’est irrémédiablement éloignée, leur voix deviennent à peine audible, couvertes par le doux chant de ta voix.
Cette fois, la page est bien tournée.

[Béatrice]  - C’est vrai Jean-Baptiste, tu aimes le son de ma voix ?

[Jean-Baptiste] – J’aime tout ce qui est toi, le son de ta voix, ce sourire de tendresse que tu me lances parfois et qui en dit autant que l’éclat de tes yeux, cette démarche nonchalante qui ne tient qu’à toi…

[Les 2 Spectres reviennent sur scène]
[En duo] - Oh, merci mon dieu, le zèbre s’est enfin envolé, rappelé par les instances supérieures et nous voilà de nouveau des Spectres libres. Vive les Spectres libres ! Et ils ne s’en tireront pas comme ça là-haut, on va leur compter un max d’heures supplémentaires !

[Spectre 1] - Tout est bien qui finit bien pensez-vous… Jusqu’à la prochaine fois car rien n’est jamais acquis sur cette terre… et nous sommes là pour veiller !

[Spectre 2] : Eh oui, c’est ainsi, même les meilleurs choses ont une fin et ainsi va finir la pièce comme finit souvent la vie, dans une ultime pirouette.
[Ils s’efforcent assez maladroitement  d’exécuter une danse, quelques pirouettes sur scène]

[Spectre 1] - Nous ne sommes ni juges ni pénitents, simplement l’expression de vos propres sentiments.

[Spectre 2] - Nous ne sommes ni bourreaux ni victimes, simplement le reflet de vos peurs et de vos espoirs.

[Spectre 1] : Que voulez-vous… Il faut bien tenter d’exorciser le destin dans le silence de la salle et les clameurs de la scène.

[Spectre 2] : Que voulez-vous… Il faut bien recourir à la mascarade pour évacuer le pathétique.

[Béatrice et Jean-Baptiste restent seuls, assis sur le canapé poussé sur le devant de la scène] 
-Ah ! Mon amour, je te retrouve enfin…

- Oh oui Béatrice, me voilà enfin libre, plus de chaînes pour m’entraver, mes doutes sont plus légers et mes épaules moins douloureuses, le mauvais temps s’éloigne peu à peu, entraînant avec lui les  pesanteurs du passé, les peurs et les angoisses qui m’assaillaient alors, m’empêchant de penser à toi et de t’aimer comme tu le mérites.

- En amour, le mérite n’a pas cours mon Jean-Baptiste, seul compte ce don de soi qui n’est réductible à aucune loi, aucune rationalité, cette espèce d’osmose qui nous est donnée de surcroît.

- Crois-tu que je puisse me bonifier comme un grand crû, parcourir les âges de la vie avec un espoir toujours renouvelé et une confiance sans nuages. Crois-tu que je parvienne à te prendre la main pour affronter cet avenir dont tu rêves, avec tous ceux pour qui je compte assez pour qu’ils croient en moi. Tant est qu’on ne peut être heureux sans les autres ou contre eux.
Rien n’étant inscrit dans le marbre de la vie, « Rien de l’avenir n’allant à découvert… » demain est un autre jour.
[Retour des 2 compères qui improvisent une danse autour de Béatrice et de Jean-Baptiste]

- Roucoulez, roucoulez bien tous les deux. Profitez-en bien car nul (sauf nous bien entendu) ne connaît la suite du film et ses rebondissements. On a soufflé sur ce drôle de zèbre de Spectre rayé -certainement un imposteur- et vous avez vu de quelle manière, si fort qu’il s’est envolé très haut et à jamais dans les limbes de l’éther… Ah, ah, quelle leçon !
Nous savons la fragilité des choses, nous savons les difficultés des hommes, nous savons tout ça… et bien d’autres choses encore et nous, Spectres blanc, noir, Spectres complémentaires, multicolores et multiformes, serons toujours là, présents, vigilants, bienveillants quoi qu’on en dise, mais sans concession, sans compromis. Oh, on devine de ci, de là les sourires entendus, incrédules aussi, mais pensez quand même que vous êtes tous des Béatrice et des Jean-Baptiste !
[Se retournant vers Béatrice et Jean-Baptiste…]

- Allez, allez les amoureux (ils les poussent hors de la scène) le temps est la fête et il ne faut pas le laisser passer. Nous avons encore beaucoup à faire, il est temps de regagner les coulisses pour nous entretenir de l’envers du décor.
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 Notes et références
[1]Claude Simon, La route des Flandres, éditions de Minuit, page 76                       [p 2]
[2] Albert Camus, L’État de siège, édition Folio, page 44                                              [p 4]
[3] Didascalie : Les Spectres sont en principe noir, blanc et rayé noir-blanc, avec drap, toge ou boubou et pouvant aussi changer d’apparence selon les scènes et leur contexte :

par exemple, il peuvent se présenter en spectre classique, en Satan avec sa longue queue et son trident ou avec un simple loup.                                                                                         [p 4]
[4]  Albert Camus, Discours de Suède, éditions Folio page 20                                      [p 6]
[5] Patrick Chamoiseau, Texaco, éditions Gallimard, 1992, pages 31 et 102              [p 7]
[6] Claude Simon, La route des Flandres, éditions de Minuit, page 177                     [p 9]
[7] Albert Camus, L’État de siège, éditions Folio, page 134                                           [p 13]
[8] L’État de siège, éditions Folio, page 155                                                                     [p 13]
[9] Albert Camus, L’État de siège, éditions Folio, pages 124 et 133-137                     [p 14-15]
[10] Albert Camus, L’État de siège, éditions Folio, pages 85, 115-116, 62, 125         [p 16-25]
[11] Albert Camus, La Chute, éditions Folio, page 43 et 75                                           [p 16]
[12] Claude Simon, La corde raide
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