dimanche 19 janvier 2014

Eddy Mitchell, du chanteur au parolier

Eddy Mitchell, chanteur, auteur, parolier
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Eddy Mitchell   Eddy Mitchell en novembre 2010
 
Un essai sur Eddy Mitchell peut paraître surprenant, une certaine idée de la philosophie qui sort de son ghetto, se fait populaire au sens où l’entend le philosophe Michel Onfray, le docte professeur descendant de sa chaire pour fonder l’université populaire de Caen et prôner une physiologie du goût pour mieux goûter à la philosophie. Le chanteur qu'on connaît, encore moins le 'fan' de cinéma -on n'a pas oublié sa Dernière séance- qui a parfois fait l'acteur avec bonheur laisse ici la place à l'auteur, celui qui a écrit la plupart de ses textes depuis de nombreuses années... avec la complicité de son ami, complice et compositeur Pierre Papadiamandis.
 
Question centrale : quelles sont les grandes tendances qui se sont dégagées depuis au moins une trentaine d'années de textes qu'il a écrits, même et d'autant plus, s'il n'a pas eu en les écrivant, vraiment conscience des convergences qu'ils recèlent.
En voici quelques exemples qui, je l'espère, vous paraîtront symptomatiques du Schmoll... et vous intéresseront. [1] 

1- La thérapie par le rock
Le goût d’écrire lui est d’abord venu de son rejet des textes simplistes qu’on lui proposait pour chanter les succès des pionniers du rock qu’il interpréta longtemps en exaltant leur souvenir dans L’Épopée du rock où il confesse que "le rock est notre vice", reprenant les classiques de Chuck Berry avant de rencontrer plus tard Le fils de Jerry Lee Lewis. Ce n’est de sa part posture médiatique quand il proclame J’suis un rocker, c’est une façon de voir la vie, une métaphore sur l’expression de sa réalité quand il évoque sa jeunesse à travers Et la voix d’Elvis, qu’il fustige « les barbus sans barbe », tous les textes à l’eau de rose qui l’indisposent. Lui revendique son parcours, sa révolte, une certaine marginalité, « i je vous déplais, Fallait pas m’inviter », quitte à « rêver de faux paradis » chante-t-il dans Le monde est trop petit.  

2- Eddy Mitchell sociologue ?
Un demi siècle de chansons, quelque 35 ans qu'il écrit ses textes -"50 ans derrière moi", précise-t-il dans Come back, chanson tirée de son dernier album en 2010, sacrée longévité pour tenter d'en dégager quelques perspectives, tant il est vrai que, de ses chansons qu'il a façonnées année après année, se dégage des tendances, quelques traits incertains, une signature comme une altérité incomparable. C'est tout à la fois une manière de voir la vie façonnée par son expérience, un regard aiguisé sur son époque et sur le monde, sans épistémologie ni théorie superflue. Une schmollophilie à nulle autre pareille. Une ligne de conduite qui affleure au détour d'un quatrain ou de quelques vers, qui se dégage de la gangue multiforme des mots et des phrases patiemment ourlées qu'il parvient après beaucoup d'efforts à coucher sur le papier.
 
Depuis la séparation d'avec Les Chaussettes noires, le rocker-crooner Eddy Mitchell a signé de nombreux textes qui ont souvent en commun de relier les inquiétudes de la vie quotidienne au regard qu'il porte sur le monde en général. Des chansons rock ou d'amour de ses débuts, où il voulait simplement plaquer un texte, où la musique l'emportait largement sur le texte, il est passé à des textes plus personnels qui font justement que ses chansons lui ressemblent.
 
     Eddy Mitchell en 2011 

3- L'univers d'Eddy Mitchell
D'abord, son côté 'coq gaulois' -comme le cinéma préféré de sa jeunesse, le Cocorico-, l'orgueilleux qui ne lâche rien, genre s'il n'en reste qu'un, je serai celui là, même s'il faut être seul sur son chemin et clamer je ne me retournerai pas, un homme qui n'avait pas signé de contrat. Rester fidèle aux amis, à son passé, et d'abord à lui-même. Au détour des textes, on y rencontre beaucoup de nostalgie, rançon de la fidélité qui transparaît dans Au-delà de mes rêves ou Alice et son pays aux merveilles et qui éclate dans Et la voix d'Elvis ou dans La dernière séance. Identification. Moi aussi, j'ai connu le temps des cinémas de quartier disparaissant les uns après les autres, pans de mémoire qui s'effondrent, le Magic devenu un garage ou le Richerand transformé en supermarché, et d'autres pulvérisés par des bulldozers. Un vieux pleure dans son coin; son cinéma est fermé. Nostalgie de fin d'époque.
 
Déjà perce la nostalgie en 1965 dans ses premiers textes à forte connotation autobiographique dan son album Du rock 'n' roll au rhythm 'n' blues avec J'avais 2 amis, l'histoire de deux pionniers du rock Eddy Cochrane et Buddy Holly disparus tragiquement et surtout La photo des jours heureux, au titre évocateur sur un souvenir de sa prime jeunesse quand son père lui donnait le goût du cinéma en l'emmenant dans les cinémas de son quartier et la disparition progressive du monde de son enfance. Écartèlement qu'on retrouve dans le titre Nashville ou Belleville dans lequel il évoque sa mère cette fois-ci, avant de lui rendre hommage beaucoup plus tard dans sa chanson M'man.
 

Eddy et Johnny en 2010 

4- Un scepticisme nostalgique
Entre passé nostalgique et futur nébuleux, la route étroite, que ce soit celle du prisonnier de La route de Memphis ou le long de la mythique Route 66, mène forcément à un présent dominé par une réalité qui ne lui plaît pas toujours, sur laquelle il est souvent fort critique, prenant un ait bougon, poussant un 'coup de gueule' ou jouant d'une ironie mordante, pas forcément facile à décoder. Il recourt alors volontiers à l'humour par exemple pour dénoncer la télévision et ses Reality show ou les compromissions, ceux qui s'arrangent trop facilement avec leur conscience dans Lèche botte blues. Ce blues, il choisit le rêve pour la dominer, même si ce n'est qu'un jeu de miroir comme dans la petite fille de Pauvre Baby Doll qui sait très bien à quoi s'en tenir, trop jeune pour s'enfuir. Il s'exprime aussi à travers ces vies de femmes prisonnières de la réalité, qui s'en évadent en se projetant dans les sunlights d'Hollywwood pour La fille couleur menthe à l'eau ou en se glissant toutes les nuits dans La peau d'une autre "faisant semblant de rêver, de peur de se réveiller". 

5- Le blues du néolibéralisme
Derrière cette formule de Philippe Corcuff, on trouve la méfiance d’un Eddy Mitchell envers une économie libérale qui lui déplaît comme l’un de ses symboles Golden boy en 1999 qui a « des pensées banales, enrichissantes certes mais vénales … Golden boy j’suis dans les affaires, j’cottoie les grands de cette terre. » Dans cette autre chanson de la même année, Mauvaise option, il laisse transparaître son pessimisme dans ces années de crise économique, écrivant que « personne ne sera épargné, les jeunes loups d’la finance font pas dans la romance », ironisant sur une société idéale où il n’y a « surtout pas d’employés. »
 
Déjà dès 1966, il décrivait une Société anonyme tentaculaire et aliénante et le spectre du chômage qui frappe aussi ce cadre supérieur tellement traumatisé que Il ne rentre pas ce soir, jeté comme un objet désormais inutile. Dans ce dilemme entre l’entreprise qui opprime et la désocialisation par le chômage, il ne voit guère d’échappatoire.
 
La crise obscurcit l’avenir, on se heurte à des Sens uniques' quand « on balade notre vie dans un sens unique », lui d’individualiste qui n’apprécie guère les troupeaux, même si, chante-t-il, « Je ne suis pas un géant ». Il reste perplexe sur l’évolution de la société comme sur la nature humaine. « Quand le bon dieu a créé l’homme il s’est surestimé » clame-t-il dans Les Tuniques bleues et les indiens, « si t’es à son image… c’est navrant. Il doit être moche, dehors… dedans. » Un mal de vivre, un malaise qu’il cultive dans une chanson au titre à la fois curieux et symptomatique J’me sens mieux quand j’me sens mal en 1993. Spleen des relations amoureuses aussi dans D.I.V.O.R.C.E en 1979 au titre évocateur ou dans Destination terre en 1999 où il se demande « pourquoi les gens qui s’aiment, aiment s’faire du mal. »
 
Son amertume s’exerce d’abord sur la nature humaine qui ne lui inspire guère confiance. Il le constate sans fard dans Les tuniques bleues et les indiens « j’ai pas confiance en l’être humain, c’est pas d’aujourd’hui, ça remonte, ça vient de très loin. » Elle prend aussi racine dans l’idée que les choses se délitent, que la légendaire Route 66 par exemple « maintenant sans vie, dans l’oubli, au bout du rêve, la magie s’achève sur la route 66. » Mais ce recours au passé est aussi celui des images de son enfance, comme celle de « ice cream et sweet home » dans la chanson Comme quand j’étais môme.
 
Espoir quand même, envers et contre tout, quand rêve et réalité se confondent, le rêve pouvant être la réalité du lendemain, quand « il y a bien une Californie quelque part où aller. » Espoir même quand, dans les petits matins blêmes, « le dentifrice ne mousse pas », qu’il reste cependant dans son cocon avec sa petite amie et que « les marteaux-piqueurs les accompagnent » comme il chante dans C’est la vie, mon chéri. 

6- Entre rêve et réalité
L'avenir est ainsi marqué par le rêve, l'utopie d'un ailleurs qui est surtout dans la tête de ses personnages, à travers les mini scénarios qu'il écrit pour nous raconter une histoire. Dans son analyse de la 'mystique schmollienne', Philippe Corcuff cite le philosophe Jacques Rancière qui veut concilier rêve et réalité en n dénominateur commun qui ferait émerger une réalité dans la dimension fictionnelle et fantasmatique. L'imaginaire serait ainsi un moteur indissociable de l'action, une pulsion nécessaire pour aller Décrocher des étoiles, même si sa chanson se charge de nostalgie quand il constate que "tout d'vient trop sage, les rêves n'ont plus d'repaires." Se réfugier dans son univers mental est encore le meilleur moyen d'échapper au miroir aux alouettes de la société libérale et consumériste quand, pour Surmonter la crise, il suffit de "faire chauffer la carte bleue".
 
Le temps d'un bilan semble venu dans Come Back quand il il chante Je suis vintage "une rareté, comme un vinyle oublié", se souvient du temps de ses Colonies de vacances, pas seulement le reflet d'une "douce France" mais aussi d'autres vacances pour "les enfants des riches... faut pas rêver", quand aussi Ça ressemble à du blues avec ses "SDF dans le RER... partout où est l'homme, Dieu n'y est pour personne". Il exprime toujours cette nostalgie mais teintée de romantisme, moins pessimiste, qui prend le temps de goûter aux petites joies de la vie dans Laisse le bon temps couler, "si c'est un jour de pluie, je m'invente un vrai paradis" car, revenant au classique, il nous supplie, surtout si c'est difficile de Garder l'esprit rock'n'roll, lui qui malgré tout voudrait encore Avoir 16 ans aujourd'hui. 

7- Infos complémentaires
Autres fiches à consulter
Vous pouvez aussi consulter mes fiches sur les principaux ouvrages d'Eddy Mitchell ou qui lui sont consacrés aux adresses suivantes :

Bibliographie
  • "Eddy Mitchell, dernière séance", Eddy Mitchell et Tony Frank, Eddy Mitchell, Tony Frank, éditions Epa Eds, 26 octobre 2011, ISBN 2851200976 (existe aussi en CD album 2 volumes)
  • "La Brèche numérique", Le roman noir
  • Philippe Corcuff, "Les désillusions excluent-elles le rêve? Le blues d'Eddy Mitchell", in La société de verre. Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, 2002, pp.107-116
  • Philippe Corcuff, "Le cimetière des éléphants - La philosophie sauvage d'Eddy Mitchell", Cités - Philosophie Politique Histoire (Presses Universitaires de France), n°19, 2004
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Eddy et sa femme en 2011 

Liste des titres référencés
  • Album Du rock 'n' roll au rhythm 'n' blues en 1965 : J'avais 2 amis, La photo des jours heureux
  • Album Perspective 66 : S'il n'en reste qu'un
  • Album Seul en 1966 : Seul, Société anonyme
  • Album De Londres à Memphis en 1967 : Au-delà de mes rêves, Alice, Je ne me retournerai pas, Je n'avais pas signé de contrat
  • Album Rocking in Nashville en 1974 : Je ne deviendrai jamais une superstar
  • Album Sur la route de Memphis en 1976 : Sur la route de Memphis, La fille du motel, Je suis parti de rien pour arriver à pas grand chose
  • Album La Dernière Séance en 1977 : La Dernière Séance, Et la voix d'Elvis, Sens unique
  • Album Après minuit en 1978 : Il ne rentre pas ce soir, Je ne suis pas un géant
  • Album C'est bien fait en 1979 : L'important c'est d'aimer bien sa maman
  • Album Happy Birthday en 1980 : Happy Birthday, Couleur menthe à l'eau, J'vous dérange, Faut pas avoir le blues
  • Album Racines en 1984 : Comme quand j'étais môme, Nashville ou Belleville
  • Album Mitchell en 1987 : La peau d'une autre, J'ai le bonjour du blues, 60/62, M'man, Le fils de Jerry Lee Lewis
  • Album Ici Londres en 1989 : Lèche-bottes blues
  • Album Rio Grande en 1993 : J'me sens mieux quand j'me sens mal, 18 ans demain
  • Album Mr. Eddy en 1996 : Un portrait de Norman Rockwell, Les tuniques bleues et les indiens, Qu'est-ce qu'on allume, qu'on n'regarde pas
  • Album Les Nouvelles Aventures d'Eddy Mitchell en 1999 : J'ai des goûts simples, Golden boy, J'aime pas les gens heureux, Décrocher les étoiles
  • Album Frenchy en 2003 : J'aime les interdits, Sur la Route 66, Je chante pour ceux qui ont le blues
  • Album Jambalaya en 2006 : On veut des légendes
  • Album Comeback en 2000 : Avoir 16 ans aujourd'hui, Laisse le bon temps rouler, Je suis vintage, Mes colonies de vacances, Come back
Notes et références
  1. Voir dans cette logique l'excellente analyse de Philippe Corcuff parue dans la revue Cités - "Philosophie Politique Histoire" (Presses Universitaires de France), n° 19 : Que dit la chanson ? , 2004, pp.93-102 ; sous le titre Le cimetière des éléphants - La philosophie sauvage d'Eddy Mitchell.  
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mercredi 8 janvier 2014

Stendhal Lamiel

Stendhal commence à rédiger le brouillon de Lamiel en 1839 et il en poursuivra la rédaction toute sa vie sans parvenir à le terminer. Il ne paraîtra, inachevé, qu'en 1889 dans la dernière version qu'écrit Stendhal en mars 1841.

On s'est interrogé sur le personnage de Lamiel et  l'on pense que Stendhal se serait largement inspiré de deux de ses maîtresses, une jeune italienne Giulia Rinieri, qu'il connut en février 1830 et qui lui témoigna une grande tendresse et surtout Mélanie Guilbert avec qui il vécut en 1805-1806. Comme Mélanie, Lamiel est une belle blonde aux yeux bleus, "idéal de la beauté normande" précise-t-il. [1]
 


Le roman inachevé
Il est bien sûr tentant de penser à une fin de l'histoire, certains comme Jacques Laurent [2] y ont remédié à leur façon mais Stendhal lui-même nous a laissé des éléments, des pistes sur la façon -ou les façons- dont il envisageait de continuer son récit. 
Le roman s'achève sur Lamiel son héroïne, quittant la ville de Nerwinde. Selon les notes que Stendhal a laissées, il projetait de faire vivre (enfin) à Lamiel un grand amour avec le brigand Valbayre inspiré d'un bandit célèbre à l'époque, Lacenaire. Courtes amours d'un homme pourchassé et finalement exécuté, Lamiel "faisant une fin" en épousant le duc de Miossens. Mais la jeune femme, révoltée et voulant venger la mort de son amant, aurait perdu la vie dans l’incendie du Palais de Justice qu’elle avait elle-même allumé. Stendhal ne trancha jamais et finit par abandonner Lamiel pour se consacrer à d'autres projets.

La trame de l'histoire
Le récit se situe au début du règne de Louis-Philippe, pendant la "Monarchie de Juillet". Lamiel vit dans un village normand, jeune fille adoptée par un couple de bigots les Hautemare, rêveuse qui aime les histoires d'aventure et de brigands.

Devenue dame de compagnie de la Duchesse de Miossens, elle s'ennuie, s'étiole si bien qu'elle est soignée par le Docteur Sansfin, un homme bizarre, physiquement contrefait et assez cynique qui, en plus de sa médecine, lui inculque sa philosophie de la vie où l'on retrouve le réalisme stendhalien mâtiné d'une dose de rouerie : « Il y a donc doublement à gagner à écouter la voix de la nature et à suivre tous ses caprices : d'abord l'on se donne du plaisir, ce qui est le seul objet pour lequel la race humaine est placée ici-bas ; en second lieu, l'âme fortifiée par le plaisir, qui est son élément véritable, a le courage de n'omettre aucune de ces petites comédies nécessaires à une jeune fille pour gagner la bonne opinion des veilles femmes en crédit dans le village ou le quartier qu'elles habitent. » [3]






 





Anna Karina & JC. Brialy

Ces propos font réfléchir la jeune fille qui, une fois guérie, décide de découvrit l'amour avec un jeune paysan. Mais l'aventure la déçoit. Elle continue avec le fils de la duchesse de Miossens,  puis s’enfuit avec lui avant de l'abandonner pour aller à Paris avec son argent. Dans la capitale, elle rencontre le comte de Nerwinde qui ne lui déplaît pas mais sans plus et ne lui donne pas de plaisir. Sa recherche effrénée de l'amour qu'elle ne trouve toujours pas, ne l’empêche cependant pas de mener joyeuse vie.
   Affiche du film

La quête du bonheur chez Stendhal
« Le bonheur chez Stendhal n’est pas une idéologie, il est la vie même, ou plutôt ce que la vie devrait être » commentait l'acteur Charles Berling. Stendhal a une philosophie de la vie bien à lui, qui transparait dans la volonté d'Amiel de connaître le bonheur, comme d'ailleurs Stendhal l'a toujours cherché dans l'image de toutes les femmes qu'il a aimées, écrivant dans son Journal qu'il faut « regarder la vie comme un bal masqué où le prince ne s’offense pas d’être croisé par le perruquier en domino. » 

Léon Blum aborde ce sujet dans son essai Stendhal et le Beylisme, tente de traduire ce qu'est pour Stendhal sa "méthode pratique du bonheur". D'abord, prendre la mesure de sa nature, évacuer toute référence à la religion ou à la morale courante, la route vers le bonheur peut s'ouvrir à force de lucidité et de courage; il faut oser. « Stendhal part... des philosophies qui expliquent toute connaissance par les sens et réduisent toute réalité à la matière » mais va au-delà des considérations matérielles et sensuelles, (« de la médiocrité du réel ») au-delà des sens, cherchant un état de l'âme dont seuls l'amour et l'art peuvent donner une idée.

Dans De l'amour, il rapporte une conversation avec Ghita Gherardi où écrit-il « il y a des moments de bonheur divin tels que peut-être rien au monde ne peut leur être comparés...   » Et quand enfin l'âme s'apaise, il reste après ce tumulte, la certitude que « je trouverai auprès de lui un bonheur que lui seul au monde peut me donner. »

Les amours de Stendhal : 3 femmes qu'il a aimées       

Mina de Griesheim (1786-1861) ; Victorine Mounier (1783-1822) ; Giulia Rinieri de' Rocchi (1810-1876).
Mina de Griesheim  -----------  Victorine Mounier  ----------    Gulia Rinieri de Rocchi

Notes et références
[1] Voir André Doyon et Yves du Parc, De Mélanie à Lamiel, Editions du Grand Chêne, Aran, 1972
[2] Jacques Laurent (alias Cecil Saint-Laurent) a écrit le scénario du film "Lamiel" de Jean Aurel avec comme acteurs principaux Anna Karina (Lamiel), Jean-Claude Brialy (le comte d'Aubigné), Michel Bouquet (le docteur Sansfin) et Robert Hossein (Roger Valber)
Voir aussi son roman "La fin de Lamiel" paru chez  Julliard, 1966 ainsi que son essai "Stendhal comme Stendhal" paru chez Grasset, 1984
[3] Stendhal avait envisagé de faire du personnage de Sansfin le héros d'un autre roman se passant à la même époque, type de l'ambitieux sans scrupules - Voir  Anne-Marie Meininger, Préface à Lamiel, Gallimard, 1983, collection Folio.

Voir l'ensemble de mes fiches sur Stendhal :
* Stendhal, « Un européen absolu »
* Stendhal et La découverte de l'Italie  --  Stendhal et La campagne de Russie -- 
* Stendhal : Armance -- Stendhal : Lamiel  --  Stendhal : Lucien Leuwen
* Stendhal consul à Civitavecchia  --  Stendhal : Mémoires d'un touriste
* Vie de Henri Brulard  --  Stendhal à Lyon, C. Broussas 


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Stendhal Armance

1- Introduction
Stendhal, qui aime jouer au chat et à la souris avec ses lecteurs, affirme en préambule de son roman, qu’il ne fait que corriger un roman qu’on lui a soumis, roman qui de plus ne comporte aucun nom d’auteur sur les premières pages. [1] Son ambition comme il l'annonce est de présenter « un miroir au public », formule qui deviendra l'un de ses thèmes favoris.



2-  La trame du récit
Octave de Malivert est un jeune homme de vingt ans, lauréat de l’Ecole polytechnique, qui a « beaucoup d’esprit, une taille élevée, des manières nobles, de grands yeux noirs les plus beaux du monde ». Il aurait tout pour plaire s'il n'était aussi mélancolique,  « vit comme un être à part, séparé des autres hommes »,  sujet à des sautes d'humeur qui lui ont fait agresser sans raison un domestique et participer à une rixe avec des soldats, ce qui inquiète beaucoup sa mère la marquise de Malivert qui l'envoie se changer les idées chez  la marquise de Bonnivet.

Sur ce, on apprend le vote de la « loi d’indemnité, » dédommagement pour les nobles "spoliés par la Révolution, loi qui avantage grandement Octave qui devient un bon parti pour le mariage. Dans le salon de Madame de Bonnivet où rencontre une cousine Armance de Zohiloff, dont on nous dit qu'elle vient d'une noble famille russe, droite, sérieuse, que Madame de Bonnivet a recueillie, pas vraiment impressionnée par la bonne fortune récente d'Octave. Il s'est mis en tête de prouver à Armance que cette manne financière ne l'a changé en rien, et même s'il ne pense pas avoir de penchant particulier pour Armance, pense souvent à elle. Le "bon parti" prend de l'assurance, brille dans les salons, suscitant l'admiration d'Armance qui comprend qu'elle est très amoureuse de lui.

Octave par contre ne se sent pas du tout amoureux et, pour s'éloigner de lui, elle évoque une histoire de promesse de mariage, sans en dire davantage, ce qui excite la curiosité d'Octave. Le marivaudage se poursuit quand elle apprend la vie dissolue qu'il mènerait et son idée de passer pour  amoureux de la comtesse d’Aumale, afin qu'on ne trouve pas suspect le fait qu'il continue à fréquenter l’hôtel de Bonnivet. C'est alors que la mère d'Octave se met en tête de le marier avec Armance, sans le consulter. La jeune fille le comprend, elle, pauvre orpheline, et repousse le projet, de peur d'y laisser sa réputation et de décevoir Octave.

        
Vues du château d'Andilly

C'est au château d’Andilly où tout le monde est  réuni qu'Octave avoue sa duplicité à une Armance folle de joie. C'est alors qu'Octave se rend compte qu'il l'aime et cette révélation l'atterre, lui donne le sentiment de s'être renié, nie cet amour et lui annonce sa décision de s'embarquer pour l'Amérique. Sur ce, il part gagne Paris où il tue en duel dans le bois de Meudon le marquis de Crêvecroche qui lui cherchait querelle. Lui-même est  sérieusement blessé, défaille, fait avertir ses proches dont Armance. Il lui déclare enfin sa flamme tandis qu'elle lui avoue n'avoir jamais songé au mariage avec un autre.

C'est juré, entre eux s'il sen tire, il ne sera jamais question de mariage.Ils se retrouvent enfin à Andilly où, écrit Stendhal « Ces deux jeunes cœurs étaient arrivés à cette confiance sans borne qui fait peut-être le plus doux charme de l’amour. » Même si Armance fait alors un bel héritage, leurs relations deviennent difficiles se compliquent, Octave est jaloux d'un certain chevalier de Bonnivet et Armance se persuade qu'il voit en secret Madame d’Aumale. Octave est de nouveau sujet à des crises d'angoisse, s'éloigne de la jeune fille. De plus, le commandeur de Soubirane, frère de Madame de Malivert, n’ayant jamais accepté le mariage, s'arrange pour faire échouer le projet de mariage, qui aura quand même lieu. e plus en plus déprimé, il décide de partir en Grèce combattre les infidèles et se suicide au cours du voyage, scellant à jamais son secret tandis que sa mère et sa femme, apprenant le drame, décident de devenir religieuses.

3- Analyse et commentaire
Dans ce roman d'un romantisme tranché, Stendhal commence une recherche qu'il poursuivra toute sa vie -y compris avec son dernier roman inachevé Lamiel- sur l'évolution du sentiment amoureux, les diverses formes qu'il peut prendre dans ses développements. Il était lui-même bien placé pour analyser ce sentiment, vu le nombre de conquêtes -de bonheurs, de déceptions, de ratages- qu'il a connues au cours de sa vie, de la sage Métilde Dembovski, [2] l'érotique Giulia Rinieri, jusqu'à la délicieuse Mme Azur Alberthe de Rubempré et celle qu'il appelait la "divine catin" Angela Pietragrua. Et bien d'autres... [3]

A partir d'une conversation avec son amie Ghita Gherardi, confie-t-il dans Rome, Naples et Florence, [4] il définit quatre états dans la naissance et le développement de l'amour : L'admiration, le charme réciproque, le début de l'espérance et ce qu'il appelle la cristallisation, c'est-à-dire quand "on s'exagère avec délices la beauté et les mérites de la femme qu'on aime". [5]
dans son essai De l'amour,  il dégage 4 sortes d'amour qu'il présente ainsi : l'amour-passion type Héloïse et Abélard, l'amour-goût type Marivaux ou Mme d'Epinay, l'amour-physique combiné souvent aux 3 autres et l'amour-vanité ainsi fait pour fortifier son ego.

     
Différentes éditions d'Armance

Notes et références
[1] Comme il l'a déjà fait pour La Chartreuse de Parme ou les Chroniques italiennes.
[2] Suite à sa rupture avec Métilde Dembowski, pour qui il nourrit une folle passion durant trois années, il écrit De l'Amour, essai dans lequel il décrit le phénomène de « cristallisation » amoureuse qu'il décrit ainsi dans une lettre à son ami Antonio Benci datée du 3 mai 1824 : « Sorte de folie qui fait voir toutes les perfections et tout tourner à perfection chez l’objet aimé. »
[3] Sa vie, écrit-il dans "Vie de Henry Brulard" « pouvait se résumer par les noms que voici, et dont j'écrivais les initiales sur la poussière […] : Virginie (Kubly), Angela (Pietragrua), Adèle (Rebuffel), Mélanie (Guilbert), Mina (de Griesheim), Alexandrine (Petit), Angeline, que je n’ai jamais aimée, (Bereyter),  Métilde (Dembowski), Clémentine, Giulia, et enfin, pendant un mois au plus, Mme Azur dont j’ai oublié le nom de baptême, et, imprudemment, hier, Amalia (B). » 
[4] Voir ma présentation de Rome, Naples et Florence dans Stendhal "un européen absolu"
[5] Sur l'anecdote qui explique le choix du mot "cristallisation", voir Jean Lacouture, "Stendhal le bonheur vagabond", Le Seuil, et "De l'amour" I, chapitre2

Voir l'ensemble de mes fiches sur Stendhal :
* Stendhal, « Un européen absolu »
* Stendhal et La découverte de l'Italie  --  Stendhal et La campagne de Russie -- 
* Stendhal : Armance -- Stendhal : Lamiel  --  Stendhal : Lucien Leuwen
* Stendhal consul à Civitavecchia  --  Stendhal : Mémoires d'un touriste
* Vie de Henri Brulard  --  Stendhal à Lyon, C. Broussas 

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mercredi 1 janvier 2014

Alain Georges Leduc Art morbide ? morbid art

Alain Georges Leduc : essai sur l'art contemporain
 
Référence : Alain Georges Leduc, "Art morbide ? morbid art", préface Pierre Bouvier, Éditions Delga, 2007, 110 pages, isbn 978-2-915854-07-7
 
Art morbide ? morbid art est un essai critique sur l’art pictural contemporain écrit par l’écrivain et critique d’art Alain Georges Leduc.

Sommaire

  • 1 Présentation
  • 2 Dominants et dominés
  • 3 Art officiel et marchandise
  • 4 Éthiques et Corps
  • 5 Références citées dans l’ouvrage
  • 6 Notes et références
1- Présentation
L’art officiel, dénonce Alain Georges Leduc, est « futile, ludique et cynique » ; il occulte les vrais créateurs, ceux qui expérimentent, produisent de nouvelles formes pour donner du sens. Dès le début, il précise l’objet de son essai par ce sous-titre : "De la présence de signes et de formes fascistes, racistes, sexistes et eugénistes dans l’art contemporain". L’artiste n’a guère de chance contre le système de gestion culturelle, contraint dans une « servitude volontaire » de privilégier le rôle de l’argent.

L’art au service du pouvoir, Alain Georges Leduc prend l’exemple de l’Allemagne nazie avec la cinéaste Leni Riefenstahl ; Cette sujétion au politique ne veut pas forcément dire art mineur, comme le montrent les écrivains français Brasillach ou Drieu La Rochelle. La croix gammée peut devenir symbole de dénonciation comme ‘L’Ange du foyer’ de Max Ernst ou de rejet chez Roland Topor dans ‘La peste brune’ ou encore chez Gudmundur Erro dans ‘Ils lèvent la tête’, image choisie pour illustrer la couverture du livre.

2- Dominants et dominés

Parmi les figures de dominés, la femme a le rôle prépondérant. Le sexisme publicitaire est toujours aussi présent sous des formes parfois plus cachées, souterraines [1] et l’instrumentalisation de la femme aussi prégnant dans la mode. [2]
Avec des plasticiens comme Franck Scurti, le schéma n’a guère changé : l’homme décide et les petites mains exécutent. Les alibis actuels sont du genre « faire de sa vie une œuvre d’art » ce qui justifie les débordements. Alain Georges Leduc dénonce l’analyse de certains penseurs comme Pierre-Michel Menger pour qui « le créateur est une figure exemplaire du nouveau travailleur. » L’artiste peut être à la fois son propre maître et son propre esclave et depuis "l’œuvre" de Zola, rien n’a vraiment changé.

3- Art officiel et marchandise

Difficile pour un artiste de garder ses distances, de ne pas succomber aux sirènes comme Pierre Daix, dignitaire communiste et homme lige du millionnaire François Pinault. L’art officiel, à force d’engendrer des supports et des objets endogames, manque de créativité, ne produisent, écrit l’auteur, « que néo pompiers et cyber-croûtes. » Textes choquants et postures subversives n’y changent rien, créer est action autonome de longue haleine. Imre Kertész, prix Nobel de littérature, ne disait-il pas : « La condition suprême pour créer, c’est de ne pas pouvoir être publié. » 

La marchandisation de l’art implique celle du corps. Ainsi il n’y aurait plus de tabou en la matière. Le corps se met en scène dans cette société de spectacle qui pousse au narcissisme ; un corps objet symbole du corps marchandise. La publicité offre de son côté nombre d’exemples de dissolution du sens, comme cette faucille et ce marteau en or sertis de diamants. Sous l’effet des techniques, l’art évolue sans cesse, bousculé par l’effet des OGM, des circuits de l’infiniment petit gravés dans le silicium, des biotechnologies, des organismes transgéniques. [3]

C’est dans ce contexte que réagissent les artistes, des œuvres transformistes de Jean-Luc Verna à ‘l’art épidémik’ de Joël Herbaut.
Les manifestations artistiques en réponse aux actions de groupes réactionnaires, les ultras ont même recours à l’auto mutilation comme Pierre Pinoncelli ou Stephan Sagmester. On entre ainsi de plein pied dans le ‘morbid art’. Ainsi cynisme et faux-semblants paraissent avoir triomphé, mentalité qui, d’après Philippe Corcuff a tendance à se diffuser. [4] « Art d’asservissement » commente l’auteur à propos de poissons rouges dans un mixer qu’on peut actionner en pressant un bouton.

4- Éthiques et Corps

Cette fascination du morbide s’étend à des scènes d’horreur s’apparentant à une leçon d’anatomie ou aux danses macabres médiévales aux accents téléologiques [5] La fascination de la force, la confrontation des agressivités à travers Arno Breker ‘le Praxitèle hitlérien’, qui s’inscrit dans cette perspective. Le corps, objet d’exposition artistique, devient corps virtuel avec les progrès de l’informatique, des logiciels, l’intelligence artificielle qui tendent à reproduire le fonctionnement des systèmes biologiques sur des robots. Nul roman qui sache ‘parler du monde’ comme un René Ballet. [6]
 
« Synecdoque, partie d’un tout », écrit l’auteur, quand tout évolue sous l’effet d’un contexte mondial tendu et hétérogène. On en est maintenant aux fibres anti cellulites et aux étoffes cicatrisantes. L’œuvre d’art « n’est jamais indépendante des conditions économiques et sociales de sa production. [7] Elle est utilisée par notre société comme un recours, mis en avant pour gommer sa ‘sauvagerie foncière’. [8] Bioéthique ou pas, le clonage devient le principal danger d’eugénisme et le temps n’est pas si loin, dit l’auteur, où en croisant de l’homme et de l’araignée, on obtiendra Spiderman
De belles perspectives pour le ‘morbid art’.

5- Références citées dans l’ouvrage

  • "Fascination du fascisme", Susan Sontag, Le Magazine littéraire, 1977
  • "Arno Breker et l’art officiel", Bernard Noël, éditions Jacques Damase, 1981
  • "Les idoles de la perversité" – Figures de la femme fatale dans la culture fin de siècle, Bram Dijkstra, édition Le Seuil, 1992
  • "La misère du monde", Pierre Bourdieu, éditions Le Seuil, 1993

6-  Notes et références
  1. Voir exemples pages 25-26
  2. Voir l’exemple de Vanessa Bercraft pages 26-27
  3. Voir les exemples pages 61 à 63
  4. Voir son article dans Télérama de février 2003
  5. Voir Philippe Ariès, "L’histoire de la mort en occident du moyen-âge à nos jours". Voir aussi exemples pages 83-85
  6. Voir "L’hôtel des deux gares", René Ballet, Le Temps des cerises, 1994
  7. Voir Erwin Panofsky, "Les antécédents idéologiques de la calandre Rolls-Royce", édition Le Promeneur, 1988
  8. Michel Clouscard, "La capitalisme de la séduction", éditions Delga, 2006 et Pierre Bourdieu, "La distinction", éditions de Minuit, 1979
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