mardi 24 avril 2018

Le muret



Il se tenait là, tout absorbé à crépir
Le bout de mur qu'il était en train de refaire,
Sans trop y penser, peu pressé de le finir,
Dame, maintenant les heures ne comptaient guère,
Il pouvait comme il voulait prendre tout son temps,
Etre le maçon qu'il fut il y a longtemps,
Chercher dans le travail bien fait la perfection 
Qu'il poursuivait à son rythme, sans pression,
Désormais, le temps n'existait plus, il n'avait
Comme contraintes que celles qu'il se fixait.
      
      Il se tenait là, tournant le dos à la place, 
      Vivant le plus simplement ces instants de grâce
      En contemplant sans complaisance son muret,
      Lissant ses arêtes pour la finition,  
      Et prenant un peu du recul, l'œil aux aguets
      Pour faire une dernière vérification.

Il se tenait là mais l'esprit ailleurs peut être,
Allez savoir, car la mémoire a ses mystères
Qui nous renvoient à tant de souvenirs amers
Qui plongent leurs racines au plus profond de l'être.
      
      Des plaisirs simples, quelques fidèles amis
      Suffisaient à son bonheur, remplissaient sa vie,  
      Intériorisant son passé, comme il pouvait,
      Un lourd passé qu'au grand jamais il n'évoquait,
      La guerre comme une épouvantable blessure,
      Sa prime jeunesse comme une âpre morsure,
      Il fut souvent ballotté entre des familles,  
      Un petit orphelin que la vie éparpille.

Mobilisé, il fut rattrapé par la guerre,
D’abord prisonnier en Allemagne mon père,  
Pauvre vie sous les bombes du côté d'Hambourg
Avant de se faire la belle vers Strasbourg,
Évadé, repris dans la poche de Schaffhouse…
Si loin de chez lui, des amis, de son épouse.

      Sourdaient quelquefois en lui de grandes douleurs      
      Quand le présent lui rappelait d'anciennes peurs,

      Des images de guerre, des réminiscences
      Qui remontaient en de soudaines résurgences.
      Il était là, loin des fantômes du passé,
      Sachant trop bien ce que veut dire aimer,
      Le mètre sortant de la poche de son bleu,  
      Avec moi, si magnanime, si chaleureux,
      Si compréhensif aussi pour mon naturel 
      Brouillon, sachant bien où se situe l'essentiel. 
 
« Viens donc mon petit, on va jouer un peu, 
Pour conjurer le sort, y a vraiment rien de mieux
me disait-il parfois, viens avec moi, viens,
Faut jamais se faire de la bile pour rien. » 
Alors, on jouait ainsi longtemps tous les deux,
lui si débonnaire et moi si impétueux,
Au ballon ou aux cartes, jusqu'au dîner...
Et bien sûr, il me laissait toujours gagner !

     

* Voir aussi
* Mon site Recueil-Poésie --

<< Christian Broussas – Il était là - 4/03/2018 <><> © • cjb • © >>

Le muret II

Le muret de mon père

 

Il est là gisant sur le côté, par terre
Le petit muret qu’avait bâti mon père !
Il me fallut admettre cette évidence :
C’était bien tout un pan de mon enfance
Qui avait ainsi disparu avec lui,
Dans un grand fracas, soudain anéanti.
      
       Pourtant, d’ordinaire, je n’y pensais pas
       Tant je trouvais normal qu’il soit toujours là.
       Pourquoi diable aurais-je pensé ce matin  
       À ce muret construit au bas du jardin ?
       Ce n’était après tout qu’un petit ouvrage
       Écroulé barrant maintenant le passage.
 
Bouts de grillage arraché et fers tordus
Jonchaient, d’un côté, la pelouse tondue,
Spectacle vécu comme une déchirure
Qui me traversa,  invisible blessure
Bien plus grave que ces pauvres dégâts
Témoins de ces lieux en si piteux état.
 
      Il fallait bien que j’en fasse mon deuil
      Et quoi qu’il m’en coûtât ou quoi que je veuille,
      Me résoudre à en construire un tout nouveau
      Mais étranger comme si c’était un faux,
      Tout neuf, tout beau certes avec ses parements, 
      Mais ce ne sera jamais plus comme avant,
      Malheureusement, quoi que je puisse faire,     
      Oh, plus jamais pour moi le mur de mon père.


Parfois, je le revois encore mon père,
Contemplant le crépi et les angles de pierre,
Comme le symbole de son savoir-faire,
Son mètre en main, comme si c’était hier,
Lui, si loin d’imaginer ce saccage,
Et moi, tenu de réparer cet outrage. 



     

* Voir aussi
* Mon site Recueil-Poésie --

<< Christian Broussas – Le muret II - 20/04/2018 <>© • cjb • © >>

vendredi 2 février 2018

Résonance

 Bernard Clavel : d'une colline à l'autre
               
                    
                

                 Oh, comme ta voix résonne encore Bernard
                  Pour faire la nique à tous ces sacrés connards
                  De va t’en guerre que toujours tu dénonçais
                  À grands coups de gueule, d’articles et de procès,
                  Que dans ta vie, tu n’as cessé de fustiger
                  Aux côtés de Lecoin ou de Claude Mossé.

                           Oh, comme elle est encore d’actualité
                           Cette lutte que sans faillir tu as menée,  
                           Ta détermination et ta saine colère,
                           Pour aider à sauver les enfants de la terre.
                           Elle fait écho, bien au-delà de la combe,
                           Au terrible incendie visible jusqu’en Dombes,
                           Montrant Le Grand Brûle et ses poutres consumées,
                           D’un juillet rouge saignant au cœur de l’été.

                  Oh, ta forte voix pourra résonner longtemps
                  Pour défier la folie des hommes et des temps,  
                  Même si l’encre séchée laisse peu de traces,
                  Même si la résonance se perd dans l’espace,
                  Tu resteras un exemple d’humanité
                  Au cœur pris entre le chagrin et la pitié,
                  Il y aura toujours ta petite musique
                  Venant en contrepoint d'une violence inique.

                           Amis, écoutez bien ses Paroles de paix
                           Qui portent jusqu’au monument du Chevalet,
                           Elles s’élèveront au-dessus de Plain-Champ
                           Et s’en iront au loin, portées par les vents,
                           Pour dénoncer Le massacre des innocents
                           Et clamer le droit de vivre, tout simplement.  

                    
<< •• Ch. Broussas –Résonance- 28/09/2017 © cjb © •• >>

Automne en Revermont

       
              
               Malgré de rares nuages qui moutonnent
               Très haut là bas dans un ciel monotone,
               Aux bruits qui trouent le silence et résonnent,
               Se dessinent les prémices de l’automne.

    
Dans les feuillages se teintant de rouille
Qu’admirent les promeneurs en vadrouille,
C’est un beau temps d’arrière saison
Dont le froid vif a lavé l’horizon,
Juste un filet de vent dans les buissons 
Mais assez pour donner quelques frissons,
Frisottant l’herbe humide du matin

Comme pour dire que l’été est loin.
              
              C’est le temps des grands oiseaux qui s’en vont,
              C’est un temps pour aller aux champignons,
              Des gros cèpes aux belles giroles qu’on
              Recueille avec d’infinies précautions,   
              À l’abri dans les recoins des sous-bois,
              Un temps à ramasser châtaignes et noix,
              Partir avec les chiens sur les traces
              Du gibier pour une partie de chasse.

À Courmangoux, vers la mairie, on se presse
Pour une journée de rencontres et de liesse,
On s’interpelle, heureux de se revoir,
De discuter, de s’amuser jusqu’au soir 
Qui tombe bien trop tôt en cette saison,
En estompant les façades des maisons.  
             
              C’est ainsi l’automne en Revermont,
              Un profond sentiment d'abandon,
              Des teintes qui virent au mordoré,
              Les perles de rosée dans les prés,
              Des odeurs tenaces d'une terre
              Qui respire en attendant l’hiver,
              Les bruits comme dissous dans un air
              Cristallin filtré par la lumière. 


Il s’en dégage une douce langueur,
Comme une certaine idée du bonheur,
Quand le feu soudain crépite dans l'âtre
Diffusant une fumée un peu âcre, 
Y jetant ses reflets et ses lueurs,
Contractant le temps, distendant les heures.

<< •• Ch. Broussas –Revermont- 24/11/2017 © cjb © •• >>

La villanelle Mon bel ami

Les vents, chantait Brassens dans La Supplique, « verseront les échos de villanelle un jour, un jour de fandango... » C’est ainsi que j’ai découvert ce mot et sa définition : "Poème de forme fixe (qui nous intéresse ici) et chanson ou danse qu'elle accompagnait."



Cette forme poétique fut surtout utilisée au XVIe siècle par Honoré d’Urfé, Jean Passerat ou Du Bellay, pour exprimer des rêveries amoureuses. Certains vers étant répétés en guise de refrain, la villanelle apparaît comme la forme ancienne de la chanson.

Elle est basée sur des tercets en nombre impair et un quatrain final. À travers une métrique en heptasyllabes, elle est écrite sur deux rimes avec rimes féminines dominantes pour apporter plus de fluidité au poème. La rime masculine se situe au deuxième vers de chaque tercet et du quatrain final.

Le premier et le troisième vers du premier tercet sont repris chacun à tour de rôle à la fin des autres tercets puis ensemble à la fin du quatrain final. Ce dernier se compose d’un vers féminin et d’un vers masculin suivis des premier et troisième vers du premier tercet. L’ensemble donne la combinaison suivante : a1 b a2 + a b a1 + a b a2 + a b a1 a2.
L’archétype de la villanelle est La Tourterelle envolée, de Passerat.

                   
                                                    
                                                Mon bel ami
                                        Que la vie est donc cruelle,
                                       Scellant ainsi nos destins,
                                      Qui m’a pris l’ami fidèle


                                   Avec ses pauvres mortels,
                                 Lorsque tout espoir est vain,       
                               Que la vie est donc cruelle


                               Oh oui, c’est bien le ciel, 
                                Par un sinistre matin,
                                 Qui m’a pris l’ami fidèle.

 
                                  Où es-tu parti mon bel
                                   Ami. Oh, que de chagrin,
                                   Que la vie est donc cruelle,
                                    Qui m’a pris l’ami fidèle.
 


Mes fiches sur la poésie :
* Le rondeau, Un moment d'exception -- La ballade, Ballade exotique--
* Virelai, Que l'amour ne me blâme -- Lai lyrique Sur l'amitié --
* L'ode Ciel et terre -- Piquante épigramme -- Le sonnet Pouvoir des yeux --

* La villanelle, Mon bel ami --


Voir aussi
* Formes fixes et Versification --

           
                                Villanelle et musique : partition de Paul Dukas

      << Christian Broussas - Villenelle - 30/01/2018 • © cjb ©  >>

Le sonnet Pouvoir des yeux

   

Quand on évoque le sonnet, on ne pense pas forcément à de célèbres poèmes comme Le dormeur du val d'Arthur Rimbaud, Mon rêve familier de Paul Verlaine ou À  une passante des Fleurs du mal de Baudelaire, qui respectent la forme classique du sonnet telle qu'elle a été définie à l'époque médiévale.

Le grand initiateur du sonnet est Pétrarque qui en composa 317 pour honorer la belle Laure. En France, c'est Clément Marot qui lance le sonnet vers 1540 puis Du Belley avec le recueil L'olive en 1550 et Les regrets (Heureux qui comme Ulysse...) en 1558 et Ronsard avec Sonnets pour Hélène en 1578 (Quand vous serez bien vieille). Après une période de déclin, ce sont les romantiques avec Gautier et Nerval qui le remettent au goût du jour puis les symbolistes.

Le sonnet classique comprend quatorze vers, à l’origine du décasyllabe et de l’alexandrin. Ces vers sont répartis en trois strophes, deux quatrains suivis d’un sizain, qu’on sépare souvent en deux tercets réunis de toute façon en un sizain pour constituer un système de rimes clos

Ce système est codifié ainsi : deux quatrains aux rimes embrassées, le sizain avec un distique ( 2 vers en rimes simples), en rimes croisées ou simples, donc selon la combinaison abba abba ccdede ou abba abba ccdeed.

               
        Joachim du Belley          Pétrarque et Laure              François Villon

                                                    
                                                 Pouvoir des yeux
                                 Est-ce bien ce qu’on nomme coup de foudre
                                Qui me prit soudain quand je vis ses yeux,
                               L’impression flash d’être déjà deux,
                              Qui fuse comme une traînée de poudre.

                             Ces regards qui se croisent et s’entrecroisent
                             Dans un petit chassé croisé furtif,
                            Qui se détournent d’un mouvement vif   
                            Se parent d'une apparence courtoise.

                           Simplement, comme ça, de toi à moi
                           Ce fut dans tout mon être un grand émoi,
                           L’expression d’une seconde infinie,
          
                            Des images gravées dans la mémoire,
                             Inscrites à jamais dans notre histoire
                             Quand un jour banal, bascula ma vie.


Mes fiches sur la poésie :
* Le rondeau, Un moment d'exception -- La ballade, Ballade exotique--
* Virelai, Que l'amour ne me blâme -- Lai lyrique Sur l'amitié --
* L'ode Ciel et terre -- Piquante épigramme -- Le sonnet Pouvoir des yeux --


                        
 

Voir aussi Le sonnet dans tous ses états -- 

<<
Christian Broussas - Sonnet - 30/01/2018 • © cjb ©  >>

L'ode lyrique Ciel et terre

            
                                                      Odes de Ronsard et de Pindare
On appelle souvent un poème en strophes d'inspiration lyrique une ode. Elle peut être à tonalité lyrique chez Anacréon [1] et à tonalité héroïque chez Pindare. [2]

Nom venu du grec, au sens étymologique, chant ou poème lyrique accompagné à la lyre par l'aède ou  le chantre, ce type de poème a été repris à La Renaissance par les membres de La Pléiade, en particulier Ronsard. Ce genre proche des stances possédait une forme fixe dans sa forme classique.



L'Ode abordait des sujets solennels et sacrés, car elle mettait en scène des dieux et des héros. Elle pouvait posséder une forme fixe lorsqu'elle était composée d'une strophe, d'une anti-strophe et d'une épode (espèce de conclusion), série qui se renouvelait plusieurs fois. On distinguait, selon les thèmes abordés, l'Ode héroïque, à la louange des Grands (au style oratoire, volontiers mythologique), l'Ode légère, chantant l'amour, les plaisirs de la vie, l'Ode religieuse, l'Ode descriptive ou exprimant des sentiments personnels.
Exemple de Ronsard :

                
                                                     
                                                            Ciel et terre
                                                       Écoutez le ciel gronder,
                                                      Les éléments se déchaîner
                                                     Soudain et zébrer l’horizon,
                                                    En embrasant le pauvre monde  
                                                    Dans une formidable ronde
                                                    Qui n’annonce rien de bon.

                                                   Sans raisons, le ciel s’éclaircit,
                                                   Les nuages noirs sont partis.
                                                   Les passereaux sont revenus
                                                   S’ébrouer au pâle soleil,
                                                   En pépiant dès leur éveil,
                                                   Se percher sur les branches nues.


                                                  Ainsi oscillent nos humeurs                                                    Soumises aux aléas du cœur,
                                                    Passant souvent du rose au noir
                                                     Soufflant le mauvais et le bon
                                                      Pour mieux nous servir de leçon,
                                                       Mêlant alors peines et espoirs.
 

                                                  
 

Notes et références
[1] Anacréon, Sur ma lyre : « Je veux chanter les Atrides, je veux aussi chanter Cadmus ; mais les cordes de ma lyre ne résonnent que pour l'amour. Je les ai d'abord changées, puis j'ai fait choix d'une autre lyre, et je célébrai les luttes d'Hercule ; mais ma lyre me répondait par un chant d'amour. Adieu donc, héros ! Adieu pour jamais ! Ma lyre ne peut chanter que les amours. »
[2]
Pindare, citation :
« Qui veut triompher d'un obstacle doit s'armer de la force du lion et de la prudence du serpent. »

Mes fiches sur la poésie :
* Le rondeau, Un moment d'exception -- Piquante épigramme --
* Virelai, Que l'amour ne me blâme -- Lai lyrique Sur l'amitié -- L'ode Ciel et terre --

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